La Mission Loup a eu un énorme coup de cœur pour le site La Buvette des Alpages qui a par ailleurs été couronné du prix du « meilleur blog citoyen 2006 ». Nous avons été séduits par sa grande réactivité, sa richesse, son analyse très pertinente des enjeux et, ce qui ne gâche rien, son humour. Baudouin de Menten (Romuald), son créateur, nous en dit plus sur ses objectifs.
La voie du loup : Votre site se veut un instrument de défense du métier de berger ET de la biodiversité. Autrement dit de la cohabitation entre pastoralisme et grands prédateurs. D’ailleurs, vous ne mâchez pas vos mots pour fustiger, par exemple, les exactions des opposants à l’ours. Expliquez-nous ça...
Baudouin de Menten : En tant que parapentiste en Belgique, on m’appelait Romuald, à cause de mes allusions perpétuelles à la BD « Le génie des Alpages » de F’Murrr. Lors de stages dans la Drôme avec mon école belge, j’ai voulu rencontrer l’auteur de la série : F’Murrr, qui créait à l’époque les affiches de la fête de la transhumance à Die . Je me suis lié d’amitié avec André Pitte (malheureusement disparu depuis), l’organisateur de la fête de la transhumance à Die et rédacteur en chef de la revue l’Alpe (Glénat). Il m’a proposé de tenir un stand «La buvette des alpages». Tout seul pour le faire, j’ai refusé, mais j’y ai rencontré les éleveurs de la Drôme.
Sur le site de la BD, je ne pouvais pas parler des vraies brebis et chair et en laine, j’ai donc créé la Buvette des alpages pour parler de la cohabitation.
J’y suis retourné l’année suivante. Etant convaincu que les prédateurs et les troupeaux pouvaient cohabiter (avec de la bonne volonté et des moyens de protection), j’ai été moyennement bien reçu. Ils appréciaient mes articles sur le pastoralisme, moins bien ceux sur le loup. Pas grave, j’ai continué de rédiger la Buvette malgré ma position entre le marteau et l’enclume.
Après des contacts sur le forum du Pays de l’ours, j’ai proposé à Alain Reynes (directeur de l’ADET) mon aide pour la création de la version 2 du site de l’association. Catherine (de l’ADET) créait le graphisme et ArtWhere (la société où je travaille) installait son système de gestion de contenu. J’ai alors redécouvert les Pyrénées, l’état catastrophique de la population d’ours résiduelle, la gestion catastrophique de l’IPHB (Institut patrimonial du Haut-Béarn), le show politique permanent version Jean Lassalle et la mauvaise foi de certains éleveurs pour qui l’agriculture n’est qu’un moyen de domination du milieu et pour qui le seul ours acceptable est l’ours empaillé tué par un Nemrod de passage. J’ai découvert le patrimoine pyrénéen cher à l’ASPAP.
Vu la capacité de progression de la population de loups, son adaptabilité et ses nombreux défenseurs, j’ai décidé de défendre les derniers ours avec énergie ainsi que les bergers qui acceptent de vivre à ses côtés, même si ce n’est pas facile.
Lors des Automnales du Pays de l’ours, j’ai découvert les exactions des opposants à la survie de l’ours et j’ai changé un peu mon fusil d’épaule. Ma défense du pastoralisme est devenue plus sélective. Je connais le métier de berger, j’ai passé de nombreuses nuits en estive, mais je n’ai pas de sympathie pour les extrémistes, qui d’ailleurs n’en ont plus pour moi. La Buvette reçoit chaque semaine des messages haineux et des injures. J’ai transmis quelques menaces de mort aux autorités françaises.
Beaucoup de personnes de terrain n’ont pas la possibilité de s’exprimer : des agents de parcs nationaux, des bergers trop favorables à l’ours, menacés par des collègues. J’ai maintenant un réseau d’une bonne cinquantaine d’informateurs : bergers, éleveurs, chasseurs, membres d’associations proches de la nature ou du pastoralisme, gardes, guides, journalistes, scientifiques… Autant vous dire que ma boite e-mail est pleine d’articles à publier. Même à distance, j’ai parfois l’impression d’assister aux réunions de l’IPHB, de l’ASPAP ou d’être sur le terrain, ce que je fais dès que j’ai des vacances…
La voie du loup : Vous prenez position contre les “anti” de tous bords... Pensez-vous néanmoins que le débat et les prises de position manquent parfois de radicalité (au sens positif du terme, par exemple, faire preuve de moins de laxisme vis-à-vis des actes de braconnage) ou, tout au moins, de positions courageuses ?
Baudouin de Menten : Les opposants à l’ours ont construit une vraie stratégie, appuyés qu’ils sont par de petits politiciens locaux, véritables intouchables pour qui la fin justifie les moyens. L’ours représente un mythe qui permet au milieu agropastoral de se réconcilier, en pleine période de crise du pastoralisme, contre des ennemis communs : l’ours, l’étranger (une autre vallée, une autre pensée, un autre pays, une autre langue), celui de la plaine, le citadin, l’instituteur, le fonctionnaire parisien ou européen, l’Etat, etc. Un vrai complot international en quelque sorte.
Alors ils créent un repli identitaire sous-nationaliste et créent des associations sur l’idée de la défense du patrimoine et de l’identité pyrénéenne, le village gaulois entouré de méchants romains.
Ces associations pilotées par les politiciens locaux en quête de voix, Tintin et la Castafiore (on les connaît en Belgique !) utilisent de vraies méthodes de désinformation et de propagande. Une certaine presse papier ou web est à leurs pieds. La solution passera par les urnes. Une fois ceux-là retournés à l’opposition, le dialogue pourra reprendre.
L’Etat doit rétablir la légalité et mettre fin aux républiques bananières montagnardes. Il a commencé mais il reste du travail. Les opposants sont plus nombreux que les ours en vie. Si un éleveur ou un chasseur extrémiste qui dégomme un ours en plaidant la légitime défense est relaxé, ce sera la porte ouverte aux autres extrémistes. Il suffira de quelques-uns pour qu’ils aient définitivement la peau de l’ours des Pyrénées.
La voie du loup : Supposons que vous soyez ministre de l’Ecologie et que vous ayez pleins pouvoirs (voire même une baguette magique !)... Que feriez-vous pour que la cohabitation se passe plus paisiblement ?
Baudouin de Menten : Je proposerai un contrat gagnant/gagnant pour couper le cercle vicieux des aides. La France ne manque pas de brebis, mais d’ours. Pourquoi un cercle vicieux ?
Les revenus des éleveurs en montagne, le pastoralisme étant en crise, sont composés à plus de 50% de subventions. Un système qui a furieusement tendance à devenir un cercle vicieux :
- les éleveurs ont besoin des subventions pour vivre
- l'Etat augmente les subventions pour encourager la cohabitation avec l'ours
- Certains éleveurs refusent les mesures de protection qui «ne marchent pas», mais ne refusent pas toujours les subventions. Là dessus, rien n'est clair.
- Les défenseurs du plantigrade reprochent aux éleveurs de profiter de la situation et de prendre l'argent de l'ours sans l'ours.
- Les opposants descendent dans la rue et manifestent violement pour se faire entendre et... L'Etat augmente les subventions aux éleveurs qui continuent à refuser l'ours.
On tourne en rond... La solution ne serait-elle pas d'assurer enfin justice, soutien au pastoralisme et acceptation de l'ours en proposant un contrat gagnant/gagnant ?
Les éleveurs s'engagent :
- à adopter en zone à ours les mesures de protection proposées par l'Etat,
- à gérer leurs troupeaux "en bon père de famille": à pratiquer le pastoralisme avec de vrais bergers présents en estives et qui en assurent la fonction dans des conditions de confort acceptables financées par l'Etat,
- à ne pas attenter à la vie et à la santé des ours d'une manière directe ou indirecte,
- à être des gardiens attentifs et à surveiller la tranquillité des zones vitales pour les ours.
- à promouvoir un pastoralisme respectueux de l'environnement et de la faune.
- à créer un climat de dialogue et à abandonner les actions violentes et hors la loi.
En échange l'Etat s'engage :
- à créer de nouveaux emplois de bergers et à payer les salaires des nouveaux responsables de la protection des troupeaux,
- à améliorer les conditions de vie des bergers : aménagement des cabanes, héliportages ou bâts, liaisons téléphoniques, etc.
- à encourager l'élevage et le bon conditionnement des patous,
- à soutenir les bergers en zone à ours en participant au financement des moyens de protection (aides humaines au gardiennage, clôtures, effarouchement, chiens efficaces ...)
- à dédommager les dégâts et leurs conséquences d'une manière juste et rapide, à un taux négocié et accepté par les éleveurs,
- à promouvoir les produits agricoles de qualité issus des élevages participant au contrat (dans ou en dehors des zones à ours)
- à mettre en place un réel dialogue, la concertation demandée par les éleveurs
- à amnistier les éleveurs poursuivis qui acceptent de participer au contrat
- à poursuivre et à punir tout acte qui met en péril la santé ou la survie des ours.
Un tel contrat qui mettrait en place des aides conditionnelles permettrait à chacun de sortir de ce conflit par la grande porte, la tête haute. L'opinion publique qui est favorable autant à la protection et à la survie de la population d'ours des Pyrénées qu'à la défense du pastoralisme et des bienfaits de l'activité sur les paysages pourrait enfin se réconcilier avec les deux parties.
Une réconciliation générale
Le rêve de cohabitation entre éleveurs, chasseurs, bergers, montagnards, touristes, parisiens, acheteurs de fromages et d’agneaux, écologistes (escrolos comme disent certains opposants), naturalistes, loups et ours. Les ours resteraient en vie, les bergers seraient appréciés pour les efforts de cohabitation et pour leurs véritables actions de sauvegarde du patrimoine pyrénéen ou alpin et des paysages.
Pour en arriver là, il faudrait renvoyer Tintin, la Castafiore et quelques autres théoriciens de l’anti-environnement à leurs chères BD. Les élections approchent. Elisez des hommes ou des femmes politiques responsables, pas des clowns violents ou manipulateurs. Moi, je ne vote pas en France, je suis un touriste estranger. L’écologie n’est pas un parti, c’est un mouvement humain qui a sa place dans tous les partis politiques. C’est le parti des générations futures, de la Terre et de l’homme sur la Terre.
Ceux qui dans les Pyrénées me traitent de terroriste intellectuel écologiste, d’aristo adepte de l’ancien régime, de tenancier aviné et d’étranger (je cumule) ne savent pas que je suis fils et frère d’agriculteur, que je vis en pleine campagne, que je suis un ancien chasseur, un centriste et que mon vote change en fonction de la qualité des hommes ou des femmes que j’ai à élire.
Les attaques personnelles, les menaces de procès ou de mort sont les derniers arguments de ceux qui n’ont plus rien à dire et dont les malversations et les manigances ont été dévoilées au grand jour. Pour eux, la Buvette est un caillou dans leur chaussure, pour d’autres, c’est un endroit lointain où ils peuvent raconter des choses qu’ils ne peuvent pas dire dans leurs montagnes, parce que menacés d’une manière ou d’une autre. Ils me demandent tous : « Mais comment êtes-vous au courant de tout cela ? ». C’est facile, je paie un petit verre et les consciences se délient.
Bienvenue à la Buvette des alpages, le site des brebis et de tout ce qui tourne autour. La Buvette des alpages est située dans un pays de cultures où la seule chaîne de montagne sont les terrils. «Nos petites Alpes en sol mineur» comme dit Olivier Rubbers, le responsable de la réintroduction des castors en Belgique.
Baudouin de Menten
Propos recueillis par Florence Englebert (FNE)
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