CARBONNAUX Stéphan

15 novembre 2008

Fête de la Science à Toulon : deux conférences sur l'ours

Stéphane Carbonnaux et Jean Lauzet parleront de l'ours le 19 novembre en la salle Mozart (156 bd Maréchal Leclerc) à Toulon. Ces conférences sont organisées par le Museum d’histoire naturelle de Toulon et du Var en collaboration avec la SSNATV et l’association FERUS dans le cadre de la fête de la science.

  • 14h30 - Jean Lauzet : «L’ours brun, vagabond et maraudeur des forêts européennes».
    Biologie de l’espèce et adaptations aux différentes conditions qu’il rencontre en Europe.
    Durée  1 heure, plus débat ½ heure.
  • 16h00 - Stephan Carbonnaux : «Le lent retour de l’ours en France».
    L’auteur évoque les causes culturelles, politiques et économiques. Il ouvre le débat sur l’avenir d’une vraie population d’ours en France, à l’image de ce qui se passe en Slovénie et dans les Monts Cantabriques.
    Durée 1 heure, plus débat d’1/2 heure.

CONTACT : 04 94 36 81 10
www.fetedelascience.fr

12 novembre 2008

La politique pastorale des associations dans les Pyrénées occidentales

Stephan_carbonnauxpar Stéphan Carbonnaux,
Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS.


De la révolution à la désillusion

Dominique Boyer nous raconte que le berger ou le paysan de Lescun des années 1970 qui avait rencontré l’ours de près redescendait de la montagne les «cheveux hérissés, et s’enfermait muet chez lui». Cependant, il n’y avait nulle trace de haine comme on le constate aujourd’hui auprès d’éleveurs et de bergers. François Merlet, en septembre 2005, lui qui avait connu les mêmes bergers et paysans lescunois à partir des années 1960, nous disait la même chose.

On l’a vu, c’est en 1975 que Joël Tanguy-Le-Gac, Claude Dendaletche et quelques autres créent le Fonds d’intervention éco-pastoral (FIEP), première association de protection de l’ours qui entend assurer la coexistence du pastoralisme et de l’ours, et montrer aux bergers qu’ils peuvent avoir intérêt à ce que l’ours fréquente leurs estives, alors qu’il est le gêneur voire l’ennemi héréditaire. On pense d’ailleurs que le berger peut devenir le meilleur défenseur de l’ours par intérêt bien compris. La plupart des bergers vivent alors pendant la saison d’estive au sein de cabanes assez voire très rustiques, sans liaison radio et le plus souvent sans accès routier. Il subsiste 25 ours dans les Pyrénées, la démarche est présentée comme révolutionnaire et elle est justifiée par l’inaction presque totale du Parc national en matière de protection de l’ours.

Cette politique est soutenue alors par l’ensemble des associations nationales, au premier plan le WWF France, Artus puis Ferus, et les grandes fédérations régionales telles que la SEPANSO ou Nature Midi-Pyrénées. Le FIEP part du principe qu’on ne peut isoler un animal de son milieu de vie, des paysages végétaux où il évolue, pas plus que du cadre humain dans lequel il s’insère. Elle se veut une nouvelle approche que celle du simple paiement des dégâts organisé dès les années 50 par l’Association des chasseurs de montagne, qui n’a malheureusement pas empêché la chute des effectifs d’ours. Certains citent la création du Parc en 1967 comme source de crispation et de nouvelles destructions.

Pourtant, dès l’origine, des voix discordantes se font entendre. Ainsi, en 1976, à Pau, lors d’un colloque international sur la grande faune des Pyrénées, le biologiste allemand Peter Röben estime que les Français se trompent à encourager le pastoralisme. «Le pacage ne devrait pas être encouragé. Il faudrait même favoriser l'abandon des fermes et exploitations agricoles dans toute la zone fréquentée par l'ours. [...] Rabâcher que le pâturage est absolument nécessaire au maintien du milieu et du paysage montagnard est une erreur et une contrevérité fondamentale. [...] En conclusion, permettez-moi une remarque quelque peu amère : il serait bon que le Parc National ne s'occupe pas exclusivement de développer le tourisme et d'assurer le bien-être des bergers, mais - il me semble que c'est même sa vocation prioritaire - qu’il s'occupe également de la protection des espèces animales et végétales et de leur milieu de vie.»

C’est aussi la position de Robert Hainard notamment exprimée lors d’un colloque analogue au mois de novembre 1981, qui entraîna une discussion franche avec Claude Dendaletche et Louis Espinassous, ce dernier alors agent du Parc. Voilà ce que pouvait écrire Robert Hainard à Michel Terrasse deux ans auparavant, au sujet des fiers montagnards qui refusent la réserve d’Indiens mais poussent au grand programme immobilier du Soussouéou en vallée d’Ossau : «Ces sont des sous-développés et ils le restent en se précipitant (comme le Tiers-Monde) sur ce "Progrès", ce "développement" auquel nous ne croyons plus.» Ou encore, alors que la tentation pastorale est forte chez les naturalistes : «Vas-tu abandonner la photo pour élever des moutons, seule communion vraie avec la nature ?»

Ces voix très singulières furent écoutées mais pas comprises, tant elles sont en opposition avec la culture pastorale des Pyrénées. Il est vrai aussi qu’un pastoralisme bien conduit et plus limité dans l’espace est compatible avec la présence de l’ours et même du loup. Une telle réalité s’observe dans de nombreux pays dits modernes.

L’idée généreuse de venir en aide aux bergers, fut celle de Joël Tanguy-Le-Gac, naturaliste pyrénéen très doué et créateur par ailleurs en 1979 avec Jean-François Terrasse d’Organbidexka Col Libre. Figure incontournable de la protection de la nature dans les Pyrénées occidentales, décédé en 2006, Joël Tanguy-Le-Gac fut aussi un des piliers de la première Société d’Etudes, de Protection et d’Aménagement de la Nature en Sud-Ouest, section du Béarn (SEPANSO Béarn), à l’occasion notamment du grand conflit autour des lourds projets immobiliers dans le Soussouéou (vallée d’Ossau). Claude Dendaletche, qui fut président du FIEP de sa création en 1975 jusqu’au 31 décembre 1985, constate aujourd’hui que «l’argent n’a pas suffit» et que ce concept était au fond très «urbain».

En 1979, le FIEP verse les premières indemnités de dérangement aux bergers. L’argent provient du Fonds mondial pour la nature (WWF) puis viendra de l’État. Le témoignage de Dominique Boyer, naturaliste et photographe alors membre du FIEP, qui signa les premiers chèques aux bergers, illustre toute l’ambiguïté des actions de ces naturalistes sincères. Son grand-père, berger basque, à qui il explique leur démarche répond : «Ils vont se moquer mais ils te prendront l’argent.» Pour l’essentiel, c’est bien ce qui est arrivé.

Une autre politique aurait pu voir le jour mais elle fut sans lendemain. À la charnière des années 70 et 80, D. Boyer avait proposé à l’association d’acheter une coupe de bois dans un secteur de Lescun très favorable à l’ours qui y séjournait la journée (couches diurnes). Une majorité des membres ayant refusé cette idée pour se consacrer à sa politique pastorale, il quitta le FIEP Un des rares projets de conservation directe de l’espace ursin fut mené en 1985. Un projet d’allongement d’une piste dans un secteur très favorable de la commune d’Etsaut mobilise alors les associations. Une solution audacieuse est même imaginée et mise en pratique par la Fédération SEPANSO qui, avec l’aide d’associations nationales et régionales, achète une propriété qui permettrait de bloquer le projet de piste. La piste ne vit pas le jour.

Très tôt, les élus, et le tout jeune conseiller général de la vallée d’Aspe, Jean Lassalle, comprirent l’intérêt de récupérer ces actions, comme ils récupérèrent par exemple la station de ski de fond du Somport, d’abord de taille modeste et de fonctionnement associatif, pour en faire ce que nous savons en parfaite violation des lois.

Un héliportage du matériel des bergers réalisé par le FIEP en début de saison d’estive le 2 juillet 1983 sur les communes d’Etsaut et de Cette-Eygun avait fait grand bruit dans la vallée. Immédiatement, Jean Lassalle écrit au FIEP, évoque un flot d’appels pressants venant de bergers demandant à en bénéficier aussi, souhaite des renseignements et remercie l’association de cette initiative tout en regrettant de ne pas avoir été informé avant [Archives de Claude Dendaletche].

Quid aujourd’hui ? Le quotidien Sud Ouest a fait paraître un article ce 5 juin 2008 : «L’hélico, le bâton des bergers». Les bergers qui répondent aux critères d’isolement et de avec son frère à l’estive de Lapassa (Aspe), déclare : «"Pour nous, c’est super ! On ne pourrait plus s’en passer. C’est bien et… c’est grâce à l’IPHB" dit-elle presqu’en s’excusant.»

A la question du journaliste : «Les héliportages étaient au départ une compensation par rapport à la présence de l’ours… », Didier Hervé, directeur de l’IPHB répond : «Au départ, oui. Puis, il y a eu un basculement parce que l’économie pastorale s’est développée. Les contraintes par rapport aux ours existent toujours, mais c’est surtout la nécessité du berger qui est là et à laquelle il faut répondre. Les bergers ont besoin de matériel pour fabriquer le fromage

Voilà une bonne illustration de la récupération par l’IPHB qui réalise des missions autrefois créées par le FIEP, et qui les détournent complètement de leur raison première. Rappelons qu’il ne reste que trois ou quatre ours dans toutes les Pyrénées occidentales.

Le vrai problème n’a jamais été l’ours

«Il serait bon de rappeler que le kilo de viande de mouton produit en France est acheté 22 francs au producteur. Le même kilo de mouton néo- zélandais arrive en France à 13 francs. Huit ours en plus ou en moins ne changeront pas le fait que la production française ne couvre plus que 50% de la consommation nationale contre 75% il y a 20 ans» Ainsi s’exprime François Moutou dans une lettre de janvier 1994 adressée au cabinet du ministère de l’Environnement, au moment de la signature de la "Charte du développement durable des vallées béarnaises et de protection de l’ours". Cette question est toujours aussi brûlante.

Une autre question tabou est celle des maladies du bétail. Le 8 avril dernier, nous apprenions que le Premier Ministre annonçait un déblocage de 6 millions d’euros d’aide aux éleveurs pour faire face à la gravité de l’épizootie de fièvre catarrhale ovine. Le 20 mars, Michel Barnier, ministre de l’Agriculture annonçait que le plan de vaccination en cours était le plus important jamais mis en place en France. Dans les seules Pyrénées-Atlantiques, sont concernés 330 000 bovins et 600 000 ovins! [Source Sud-Ouest Béarn et Soule.]

Pour occulter ce problème de fond, les responsables politiques et syndicaux ont toujours attisé la haine de l’ours, avec la complicité de nombreux médias qui raffolent de titres vendeurs. Ainsi, les attaques d’ours ont toujours été surestimées. En nombre d’une part. De 1968 à 1991, le prélèvement de l’ours représente en moyenne 0,1% du cheptel présent dans la zone à ours des Pyrénées occidentales (1039 attaques pour 1681 bêtes tuées en 24 ans) [FIEP, L. Nédelec, op.cit., 1994.] Il est très inférieur à la mortalité par accident, maladie et attaques des chiens. En intensité d’autre part. Comme pour tous les prédateurs, l’homme exagère ce qui est reproché au sauvage pour pardonner ce qui revient au domestique, son chien par exemple. Combien d’histoires qui nous sont rapportées de bonnes sources, toujours orales, où l’ours a le bon dos et le chien est oublié ou puni discrètement.

La peur fantasmatique de l’ours d’origine slovène est également nourrie par les adversaires de l’ours. Les plus acharnés sont même devenus des défenseurs des ours des Pyrénées qu’ils contribuèrent à faire éliminer ! Ainsi, l’ancien maire de Bielle, ex-conseiller général du canton du Haut-Ossau et ex-président du puissant Syndicat du Haut Ossau, Baylaucq écrivait : «L'ours brun des Pyrénées est fin, très élégant, la robe claire et la tête fine. L'ours slovène est énormément massif et grand, la tête ronde et le pelage presque noir. L'ours brun des Pyrénées est presque totalement herbivore ; il tue pour son équilibre hormonal. Son organisme lui réclame de la viande à la pousse de l'herbe excessivement azotée, en juin en montagne ; et fin septembre, gavé de fruits d'une flore riche d'été il éprouve un besoin de consommation de viande. Les pertes occasionnées par les 7 ours des Pyrénées peuvent s'évaluer à une moyenne de 44 brebis par an. L'ours slovène tue en permanence ; c'est ainsi que 4 ours ont tué en un an 269 brebis en en ont fait disparaître 1066, soit un total de 1335 / 4 = 333 brebis par ours. L'ours brun des Pyrénées est peu chasseur. L'ours slovène est un carnassier. De par sa puissance il est à même d'éliminer les mâles pyrénéens et donc de détruire l'ours des pyrénées.» Fichtre ! Le Béarn : les vallées d'Aspe, d'Ossau et Barétous où des hommes et des femmes s'aventurent dans la danse des Ours», mars 2001.]

Ce fantasme n’atteint pas simplement les pires adversaires de Lou Moussu, mais certains bergers plutôt favorables. Ainsi, sur le marché biologique de Pau, nous avions en 2003 ou 2004 eu cette conversation assez sidérante avec une productrice de fromage sympathique et sincère originaire de la vallée d’Ossau :

- Que pensez-vous de l’ours dans nos montagnes ?
- Celui des Pyrénées ne nous pose pas de problèmes, mais celui de Slovénie c’est pas pareil…
- Avez-vous subi des dégâts ?
- Non, mais des amis ariégeois nous ont envoyé des photos, et ce n’est pas joli.
- Je veux bien vous croire car un cadavre d’animal n’est pas joli à regarder, mais ici en Béarn, l’ours Néré qui est d’origine slovène, après avoir commis pas mal de dégâts là où les troupeaux ne sont pas gardés, eh bien il est très calme. Alors que l’ours "Papillon" qui était bien béarnais, lui il a tué pas mal de moutons à la fin de sa vie quand il était très diminué physiquement.
- silence…
- Oui, mais l’ours slovène il est pas pareil…

Même constat sous la plume du journaliste Txomin Laxalt en 2005 : «La réintroduction de l’ours, qui alimente les conversations sur la place et dans les cafés de Laruns, nourrissant des peurs ancestrales, inquiète plus que les perspectives économiques. "L’ours pyrénéen, à la limite, on le connaît, et il connaît son environnement, on pourrait faire avec. Mais pas avec l’ours slovène, sa réintroduction serait une catastrophe", affirme-t-il catégorique. L’heure sonne du changement de pâture dans ce pré, au pied des premiers lacets du Pourtalet. Il endosse son blouson et se saisit du bâton. Baptiste trotte-menu, fait de même. Dans cette famille, on est berger de père en filsLe berger, l’âme des estives», Pyrénées Magazine, juillet-août 2005.]

On ajoutera que les perspectives économiques, elles, inquiètent sérieusement la population non pastorale qui est très majoritaire dans les vallées, et dont certains disent officieusement toute leur colère face aux attitudes du monde pastoral choyé par les autorités quand les autres souffrent en silence. On remarquera cette volonté, «à la limite», de faire avec les ours des Pyrénées alors qu’il ne reste plus que trois ou quatre mâles depuis la mort de l’ourse "Cannelle".

La dernière doctrine à la mode : le «risque zéro» !

On sait tous que la vie suppose le risque et la mort, mais aux ours on ne veut plus rien pardonner. C’est ainsi qu’est née une doctrine du fameux et impossible «risque zéro».

Dominique Boyer, lui, nous dit que la première des choses serait d’accepter que l’ours mange de temps à autre des brebis, à l’opposé du «risque zéro». Cette réflexion n’est pas neuve mais elle passe très mal auprès des autorités. Il est donc temps de s’emparer de cette évidence qu’on lisait en 1964 dans Le Courrier de la nature : «En admettant que de temps à autre, une ourse suitée ou un ours âgé tue des bêtes domestiques, la contre-valeur argent de quelques moutons ne représentent rien à côté de la valeur scientifique, esthétique, culturelle et touristique que représente la survivance des ours dans notre pays.» [«Il faut sauver nos derniers ours», n°12, 1964.]

Revenant d’une sortie sur une estive de la haute vallée d’Aspe, autrefois très réputée pour les observations d’ours qu’on pouvait y faire, le même Dominique Boyer nous dit : «aujourd’hui, on dirait Alcatraz !» Les clôtures et autres systèmes de protection fleurissent comme jamais. Un berger qui fut longtemps sur cette estive nous confiait un jour, dans une discussion à bâtons rompus en pleine montagne, que l’ours n’avait jamais commis de dégâts sur son troupeau, car il prenait les précautions qui s’imposaient. Il est arrivé à ce berger de voir l’ours à l’orée du bois alors qu’il trayait ses brebis. Peut-être ce berger répond-il à cette réflexion du sénateur Bailly, grand défenseur de l’élevage, notant que l’élevage se caractérise par des conditions de travail difficiles, qui supposent une grande disponibilité, notamment pour assurer le gardiennage, et des compétences techniques qui ne s’improvisent pas [Rapport précité, page 93]. En termes moins diplomatiques, nous dirons que l’élevage est un métier. Entre le véritable élevage et une quasi divagation, il existe un gouffre.

Ce fumeux «risque zéro», qui part d’un bon sentiment (mais on ne fait rien de bon avec de bons sentiments…) sert en réalité la vraie doctrine, dangereuse, développée chez les grands élus du Haut Béarn, gauche et droite confondus. Pour ces élus proches du lobby agropastoral, pas le berger qui fabrique du fromage sur l’estive, non celui des grandes usines à lait, le pastoralisme s’étant développé ces dernières décennies (faut-il rappeler et marteler que c’est en partie grâce à l’ours et sur son dos), il ne faut plus aujourd’hui ajouter de contraintes, comme l’apport de nouveaux ours d’origine slovène.

Nous combattons farouchement une telle manière de voir les choses, d’ailleurs à l’opposé des volontés de bergers fromagers qui souhaitent cohabiter avec l’ours mais qui doivent se taire aujourd’hui. Ils représentaient un tiers de la profession au début de la décennie 80, cinq ans après les débuts du FIEP [Jean-Pierre Farthouat, Rapport de synthèse sur le problème de ma sauvegarde de la population d’ours bruns (Ursus arctos) des Pyrénées occidentales, janvier 1981, page 11 (enquête de M. Dalla Rosa).] Ils sont bien plus nombreux qu’on ne l’imagine mais, excepté deux d’entre eux en Béarn, les autres se taisent sous la pression sociale et sous celle des maires et responsables des commissions syndicales qui détiennent le pouvoir de louer les estives. Combien nous disent qu’ils ne peuvent s’exprimer librement. Un visiteur trop pressé ne s’en rendra pas compte : cette société est clanique avec tout ce qu’elle suppose de solidarité et de… persécution. Un berger emblématique comme Joseph Paroix, qui a travaillé avec le FIEP, a écrit de superbes pages sur son métier et sur l’ours, est même devenu un opposant aux réintroductions et a d’ailleurs réclamé le retrait du Béarn de l’ours "Néré". C’est le retour au clan pour bien des raisons d’angoisse devant l’avenir ou de manipulations diverses et variées [On lira notamment Vivre avec l’ours de Farid Benhammou, Editions Hesse, 2005.]

L’ultime hypocrisie

De la révolution de 1975, il reste de très bonnes mesures mais aussi d’amères désillusions. L’ultime hypocrisie des responsables politiques et syndicaux agricoles est de maintenir la fiction d’une population d’ours, en réalité un dernier carré peut-être bien constitué d’un seul mâle d’origine pyrénéenne, désigné sous le nom d’"Aspe Ouest", du mâle "Néré", d’origine slovène et de "Cannelito" ou "Mohican", fruit de "Cannelle" et de "Néré".

Une empreinte d’ours comme logo de l’office de tourisme de la vallée d’Aspe et un zoo abritant désormais six ours à Borce [Dans un espace ridicule (lire sur le site de Ferus et dans La Gazette des grands prédateurs, n°17, automne 2005 : S. Carbonnaux «En Béarn, même morts, les ours rapportent !»] suffiront-elles longtemps à faire croire aux touristes et donc à une partie de la France que l’ours est sauvegardé en Béarn et dans les Pyrénées occidentales ?

Osons cette dernière remarque subversive en pays pastoral : On ne dit jamais assez que ce sont les moutons qui envahissent en fin de printemps le domaine de l’ours, et non l’inverse.

Griffures d'ours Il est devenu très urgent de renforcer l’ultime tribu de Mohicans du Béarn ! Toute inaction aurait les conséquences les plus graves pour la survie des derniers ours et la préservation de la richesse naturelles des montagnes béarnaises.

Griffades d’ours en haute vallée d’Aspe. Sans apport de sang neuf, ce sera bientôt une découverte impossible, septembre 2007. (S. Carbonnaux).

05 novembre 2008

La mort des derniers ours des Pyrénées

Stephan_carbonnauxpar Stéphan Carbonnaux,
Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS.

«Tu te rends compte, si les ours qui ont été tués avaient survécu, on en aurait encore ici.» (Dominique Boyer)

On ne dit jamais assez comment sont morts les derniers ours des Pyrénées, pour ce qu’on en sait bien évidemment. Ceci n’a pas qu’un intérêt historique, car on verra malheureusement que la société française - ses responsables politiques et sa justice - a bien peu évolué au sujet de la destruction d’animaux aussi emblématiques et fragiles. C’est ainsi que le récent procès de René Marquèze, qui a tué la dernière femelle de lignée pyrénéenne, a montré toute l’inconséquence de la protection officielle de l’ours.

La population actuelle d’ours, très faible, n’est malheureusement pas à l’abri de nouvelles destructions.

Entre la fin officielle de la chasse et celle des battues administratives

La chasse à l’ours fut interdite en 1962. Pour mémoire, entre 1942 et 1957, Gérard Caussimont comptabilise dans les archives locales au moins 18 ours tués en Béarn, à l’époque où M. Couturier dénombre 50 ours pour la même région dans son ouvrage de référence ! [G. Caussimont, Avec le naturaliste, sur les pas de l’ours brun des Pyrénées, Loubatières, 1997, p. 135.]

Les dernières battues légales sont organisées en 1967 et 1969 avant leur interdiction définitive en 1972.

Le 9 août 1967, un arrêté du préfet des Basses-Pyrénées autorise l’organisation d’une telle battue en vue de «détruire l’ourse adulte qui, avec son ourson, est l’auteur d’importants dégâts aux troupeaux de la haute vallée de Laruns  (seule l’ourse adulte peut être tirée).» On note une volonté de semi protection puisqu’il n’est pas question de tirer l’ourson.

Le 11 avril 1969, un nouvel arrêté préfectoral autorise une battue qui cette fois-ci a pour objectif de «repousser en direction du Parc national, l’ours qui a causé des dégâts aux troupeaux sur le territoire de la commune de  Licq-Athérey.» Quatre moutons avaient été tués par un ou deux ours quelques jours auparavant dans un quartier situé à 500 mètres d’altitude. Voici ce que répond le lieutenant de louveterie au directeur départemental de l’agriculture le 14 avril suivant : «(…) Sur les 20 chasseurs convoqués, 10 seulement se sont présentés au départ, ces défections ayant été occasionnées par le mauvais temps qui sévissait dans la région. Malgré les nombreuses empreintes (d’un ours adulte et d’un jeune) relevées dans le secteur, il n’a pas été possible de les débusquer, car nous avons été obligés d’arrêter la battue à 9h, la pluie du matin ayant dégénéré en tempête de grêle et de neige. Cette battue dont vous nous avez fait la faveur s’étant soldée par un échec, je vous serai bien reconnaissant de m’indiquer ce qu’il y a lieu de faire, car la plus grande partie de la forêt n’a pu être explorée[Ces documents nous été fournis par M. Claude Berducou.]

D’après le lieutenant de louveterie Carles (quincaillier à Bedous et grande figure de la chasse), l’interdiction des battues administratives fut une erreur. Selon Claude Berducou, qui cite ces propos, Carles aurait dirigé 52 battues administratives qui se seraient soldées par la mort de 3 ours. Après maints coups de feu et beaucoup de bruit, la conclusion classique de ces battues était un repas final et la satisfaction du berger de savoir qu’on s’occupait de lui.

Quand elles ont cessé, les éleveurs et bergers ne se seraient plus sentis défendus et auraient ressorti le poison. La suppression des battues aurait finalement abouti au résultat inverse recherché. Notons que Henri Navarre, ancien chasseur devenu photographe et naturaliste, mais aussi François Merlet, estimaient eux aussi que cette suppression ne fut pas une très bonne chose dans le contexte de l’époque. [Rencontre avec François Merlet, septembre 2005]

L’époque de la protection de l’ours

Claude Dendaletche et Jean-Jacques Camarra, dans leur rapport de 1978, citent la destruction délibérée par la strychnine, le braconnage au fusil en rapport à des dégâts mal ou non remboursés, ou avec la commercialisation des trophées.

Les cas dont ils ont connaissance sont d’ailleurs intervenus au début de la saison pastorale ou à l’époque de la chasse à la palombe lorsque l’ours descend manger des faînes ou des glands. On peut lire sous leur plume : «On peut admettre que tout berger situé en zone à ours est prêt à utiliser son fusil (tous les bergers ont en permanence une arme dans leur cabane même en période de chasse prohibée). Nous connaissons des Aspois qui, exaspérés par des attaques printanières répétées, ont guetté l’ours plusieurs nuits de suite à l’affût… et l’ont manqué (bassin de Lescun, mai 1978) !»

Les Pyrénées occidentales

[Ces données, sauf mention contraire, proviennent du rapport endaletche/Camarra]

1968 environ : Prosper Poulot et un certain Guiraud tuent un ours en vallée d’Arrens, sans savoir, semble-t- il, que l’espèce ne peut être tirée ainsi. Ils s’en vantent après une tournée des bars et des villages puis sont interpellés par des gendarmes. P. Poulot est ancien champion de ski : on leur pardonne. [Témoignage de Cl. Berducou]

1971 : 1 jeune ourson est trouvé par les élèves de P.E.P. de Borce emmenés par leur directeur, René Rose (futur et actuel maire du village - 7ème mandat !), sur le sentier de Bélonce. La rumeur locale dit que la mère a été tuée par des chasseurs du village. «Nous savons où se trouve sa peau et son prix de vente : 8 000 francs» lit-on aussi dans le rapport Dendaletche-Camarra.

1975 : 1 ours mâle âgé est retrouvé mort près du sentier montant vers Migouleou (vallée d’Arrens). Ses restes on fait l’objet d’une étude traumatologique partielle qui mit en évidence l’existence de plusieurs fractures consolidées antérieures à l’ultime accident de septembre 1975 [FIEP, L. Nédelec, «L’ours brun et son habitat, Pyrénées occidentales. Situation et état des connaissances», 1994, page 46].

Dendaletche et Camarra ajoutent qu’un second ours du secteur a disparu et soupçonnent qu’il a lui aussi été tué ou qu’il a rejoint le noyau ossalois.

1976 : 1 adulte retrouvé mort par les gardes du Parc national au-dessus d’Etsaut (Aspe)

1977 : 1 ours tué en octobre au bois de Pétraoube (Aspe)

1978 : 1 ourson, âgé de 7 mois, a été acheté en avril par le responsable du zoo de Lescar à une personne qui l’avait capturé dans une vallée pyrénéenne. «Cet ourson très sauvage ne peut venir que des Pyrénées (la logique douanière nous fait exclure qu’il puisse venir des Monts cantabriques - Espagne - ou des Abruzzes - Italie !)»

Dendaletche et Camarra ajoutent que certaines personnes vivent encore à l’époque exclusivement du produit de gibiers qu’ils livrent à des restaurateurs. Ils jugent très dangereux ces chasseurs qui peuvent éventuellement fournir des trophées à des clients. «Signalons qu’un client a récemment proposé à un berger aspois 6 000 francs pour une peau d’ours !»

1982-1984 : deux femelles reproductrices (et un ourson) disparaissent, de «causes très accidentelles» souligne André Etchelecou dans un article qui veut démontrer que la dynamique de la population ursine des Pyrénées occidentales a été considérablement freinée par une surmortalité artificielle L’ours brun des Pyrénées occidentales : une dynamique démographique compromise par une mortalité anormale (bilan 1968-1990)» , RGPSO, 1990, Toulouse]. D’après son modèle de calcul, il estime que la population d’ours aurait dû être constituée d’au moins le double d’individus sur la période 1968-1985, compte tenu des naissances observées : 16 à 20 portées enregistrées de manière certaine dans le massif du Sesques, dont 4 avec deux oursons, soit 18 à 21 oursons [A. Etchelecou cite là le rapport de D. Chaumeil, «Ours Pyrénées – Population occidentale – Evolution démographique et dynamique, Eco-éthologie, 1968-1985».]

En janvier 1982, à Laruns, une ourse et son petit ont été tués au cours d’une battue aux sangliers. Dans La cause de l’ours [Ouvrage majeur à lire, Le Sang de la terre, 1993.], Dendaletche rapporte cet évènement dans l’histoire de la protection de l’ours. De nombreuses perquisitions sont menées en Ossau au matin du 6 avril de la même année. On ne trouve pas traces des ours, mais d’autres espèces protégées, notamment des desmans des Pyrénées.

En octobre 1983, une ourse reproductrice, la dénommée "Juliette", est retrouvée morte en bas d’une falaise sur la commune d’Etsaut, officiellement victime d’une chute. On peut la voir aujourd’hui au musée de la maison du Parc à Etsaut. Elle ne fera curieusement jamais l’objet d’une analyse quelconque, contrairement au mâle de 1975, et son squelette finira presque dix ans plus tard entre les mains d’un vétérinaire. Ce dernier, Pierre Navarre, nous a affirmé l’avoir eu une première fois entre ses mains peu de temps après sa découverte. Elle gisait dans une bâche de type agricole dans une ancienne cour à cochon chez un vétérinaire tarbais. Il avait d’ailleurs pris le crâne pour le blanchir et en faire des clichés. Dix ans plus tard, la direction du Parc national lui demanda de restituer le crâne ce qu’il fit. Il examinera le squelette dans son intégralité et nous dit aujourd’hui : «Je n’ai décelé aucune fracture. Tu peux le vérifier à la maison du Parc à Etsaut.» G. Caussimont de son côté note comme cause de la mort : «chute accidentelle ?» Que s’est-il donc passé ?

Squelette de l’ourse Squelette de l’ourse "Juliette", maison du Parc national à Etsaut, vallée d’Aspe. Aucune fracture : bizarre après avoir chutté d'une falaise, non ? (S. Carbonnaux).

De 1985 à 1989, on ne décèle aucune portée dans les vallées béarnaises, une situation qui découle pour beaucoup de la mort de deux femelles reproductrices. Il semblerait que "Juliette" ait donné plusieurs fois deux oursons.

Lors de notre premier séjour en Asturies, nous avons longé le territoire d’une ourse reproductrice braconnée en 1992. Des mâles sont venus errer en période de rut pendant 2 ou 3 ans, puis aucune activité n’a été décelée. Voilà  comment, en limite de répartition, un territoire est perdu pour l’ours. Fort heureusement, la dynamique de la population asturienne a permis à une femelle de se réinstaller dans le coin, faisant espérer une naissance cette année 2008. Il faudra donc peut-être 16 ans pour connaître une dyna mique naturelle de reproduction dans ce secteur abandonné.

1989 : Reprise d’un espoir avec un ourson.

1990-1992 : pas de naissance observée.

1991 : Un ours dit familier, une femelle, cause de nombreux dégâts à certains troupeaux. L’affaire est montée en épingle par divers élus dont le maire d’Aydius (Aspe) et celui de Bielle (Ossau). En Ossau, un coup de feu est même tiré sur l’ours. L. Nédelec fait ce commentaire dans son rapport pour le FIEP : «Il est encore possible, en 1991, de tirer un coup de feu sur une espèce protégée en voie de disparition devant deux agents assermentés de l’Etat sans encourir une poursuite judiciaire. »

1992 : Juillet, cette ourse sera capturée au lacet mais se libèrera faute d’avoir été anesthésiée à temps. Elle serait partie blessée à la patte et certains rapportent qu’elle se serait arrachée la patte, qu’elle serait morte par la suite ou plus vraisemblablement qu’elle aurait été braconnée en Ossau.

1994 : En novembre, lors d’une battue aux sangliers, dans une ancienne réserve dite "Lalonde", l’ourse "Claude" est tuée par des chasseurs de Borce (André Apiou). Dénoncés plus tard, ils seront jugés par le TGI de Pau et condamnés en janvier 1999. Claude était l’avant dernière femelle de la lignée pyrénéenne.

Ajoutons que J.-J. Camarra cite 6 cas de braconnage dont deux sur des femelles suitées (celles de 1982 et 1983 ?) entre 1974 et 1989. G. Caussimont, lui, cite 8 ou 9 ours qui auraient été tués entre 1976 et 1995 en Béarn et Soule et 5 de plus dans les Pyrénées espagnoles [G. Caussimont, op.cit., p. 136]. C’est ainsi, qu’on admet généralement qu’entre 1976 et 1995, treize ou quatorze ours ont été tués dans les Pyrénées occidentales. Ce qui représente un effectif considérable !

1995 : Naissance d’un ourson baptisé "Pyren".

1998 : Naissance d’un ourson

2000 : Naissance d’un ou deux oursons dont un retrouvé mort en 2001.

2004 : 25 juillet, le patriarche "Papillon" meurt dans la montagne de Chèze (vallée de Luz, 65) deux mois après sa capture autorisée par l’Etat suite à une grande excitation des ultrapastoraux du pays Toy. Son autopsie révèle la présence de plombs dans son corps.

Le 1er novembre 2004. La dernière femelle de souche pyrénéenne, "Cannelle", alors accompagnée d’un ourson né dans l’année, est tuée par un chasseur sur le territoire de la commune d’Urdos. Cette femelle est connue pour se cantonner depuis plusieurs automnes sur Urdos. Elle est présente avec son petit depuis deux mois dans le secteur qui sera l’objet de la battue fatale. Le chasseur est jugé mais relaxé par le TGI de Pau le 21 avril 2008.

Les Pyrénées centrales

[Données de Jean-Michel Parde, « L’ours brun dans le Comminges entre 1980 et 1990 ».]

1980 : il subsiste 4 ou 5 ours

1983 : une rumeur fait état de la mort d’un ours en Val d’Aran (la Bordeta). Le nombre des indices a beaucoup diminué.

1984 : il reste 3 ou 4 ours

1985 : octobre, un jeune ourson accompagne un adulte en vallée du Lys, augmentation du nombre de données.

1986 : on estime qu’il reste 5 ours

1989-1990 : il ne subsiste plus qu’un seul ours. Notons que c’est la Fédération de chasse de Haute-Garonne qui paie les rares dégâts des derniers ours du Luchonnais et demande remboursement à l’ONC [Compte-rendu réunion sur l’ours à la DNP le 3 juillet 1981.]

Après les renforcements en Pyrénées centrales

1997 : 27 septembre, l’ourse "Mellba" est abattue par un jeune chasseur, Jean-Philippe Gausseran, sur la commune de Bézins-Garaux (Haute-Garonne), un fief d’opposants aux ours. Alain Suberbielle, photographe et naturaliste, présent ce jour- là dans le village, voit le jeune chasseur fier, nullement ému par son acte, assis sur un tracteur. La plainte est classée sans suite. Malgré bien des rumeurs sur le prétendu suicide du chasseur, ce dernier est toujours vivant.

2006 : L’ourse "Palouma", lâchée au printemps, est retrouvée morte en altitude. Elle serait morte d’une chute. "L'étrange mort de l'ourse Palouma" titre la Dépêche du Midi...

2007 : août, l’ourse "Franska", lâchée au printemps 2006, est tuée par un véhicule conduit par un militaire sur la RN 21, route à quatre voies, sur la commune de Viger (65). La bête a fait l’objet de traques diverses de la part des ultrapastoraux. L’autopsie révèlera des plombs dans son corps.

Les membres de l’Association Nature Comminges nous rapportent avoir reçu de source sûre des témoignages de tirs sur plusieurs ours d’origine slovène, tels "Pyros", "Boutxy" et "Hvala".

Pourquoi en est-on arrivé là ?

Le constat fait par les naturalistes de la nécessité de mettre fin au braconnage de l’ours est ancien. En témoigne la fin de l’article «Il faut sauver nos derniers ours» paru dans Le Courrier de la nature en 1964 : «La cause principale est encore l’ignorance et l’esprit de lucre. Nous savons qu’encore actuellement, il suffit de vouloir et de pouvoir payer un bon prix au berger- guide, pour aller tirer un ours, malgré les interdictions. Ce braconnage scandaleux a assez duré et il est grand temps que la création du Parc national des Pyrénées y mette un terme définitif. "(…) On a parfois comparé la responsabilité du chasseur égoïste ou ignorant, qui n’hésite pas à tirer sur un animal devenu rarissime à celle d’un homme qui détruit dans un musée une toile célèbre" écrit le professeur Roger Heim, directeur du Muséum. "En vérité, la suppression volontaire d’une relique vivante, dans la mesure où elle compromet la survivance même de l’espèce est sur le plan philosophique et scientifique aussi grave que le meurtre d’un homme (…)»

Malheureusement, les autorités responsables ne sont pas allées beaucoup plus loin que de constater une situation grave.

Des raisons pratiques

La création du Parc national n’ayant servi aucunement à protéger l’ours, les associations demandèrent au ministre d’agir. On peut ainsi lire sur le compte-rendu de la réunion sur l’ours des Pyrénées à la D.P.N. du 30 janvier 1981 : «Il conviendrait en effet que la réglementation soit mieux appliquée (il se tue 2 ours par an par braconnage).Il est donc proposé de créer deux brigades spécialement affectées à la surveillance des zones ursines, une sur le noyau occidental, l’autre sur le noyau oriental (le recrutement pourrait être effectué parmi les locaux. Il serait souhaitable également de mieux faire connaître les sanctions prévues en cas de destructions d’ours.»

Cette bonne volonté n’a jamais permis la création des brigades en question, souvent souhaitée, alors que la forte surveillance des territoires à ours est en effet une mesure essentielle pour limiter le braconnage et la création. Que s’est-il passé ? Claude Berducou l’explique dans son article paru en janvier 1990. L’Etat n’a jamais créé ces brigades et l’on a simplement renforcé la garderie sur le terrain. Ainsi, des gardes nationaux de la chasse et de la faune sauvage, notamment ceux affectés auprès des Fédérations départementales des Pyrénées-Atlantiques, de Haute-Garonne et de l’Ariège se rendaient semble-t-il régulièrement sur le terrain (D. Boyer confirme cet état de fait pour les Pyrénées-Atlantiques.) Des brigades mobiles d’intervention de l’ONC agissaient aussi. En 1986, deux brigades mobiles ont effectué de fréquentes missions dans la région de Massat en Ariège. En 1988, une brigade mobile est déplacée de Tarbes à Lestelle-Bétharram et se déplaçait plus souvent dans les territoires ursins. Une aide occasionnelle de la brigade mobile d’Arcachon a également été apportée.

Claude Berducou donne les raisons de la non création de telles brigades.

  1. «l’ours n’est pas braconné. La résistance du cheptel aux "erreurs de tir" (citées et auxquelles on croit difficilement) est plus une question d’état de la population que d’intensité de la surveillance ;
  2. les efforts précédemment cités de renforcement de la garderie compétente en zone à ours sont importants et garantissent un contrôle efficace ;
  3. le label "ours" associé à la dénomination d’une unité de répression aurait un impact psychologique négatif. Il ferait de l’ours le symbole de la nature sous haute surveillance imposée, alors que son avenir n’a de sens que comme symbole de la ré-appropriation consciente et responsable de la nature par ses usagers. »

Contrairement à Claude Berducou nous croyons que l’ours était bel et bien braconné et pas seulement l’objet d’erreurs de tirs. Certes il s’est agi d’un braconnage de basse intensité mais très néfaste pour une si petite population d’ours. Le problème fut (et reste en certains lieux) que les principales personnes capables d’emmener les leurs vers un autre rapport avec l’ours ne surent ou ne purent le faire.

Des raisons profondes

Elles tiennent d’une part au sentiment longtemps et largement répandu dans les Pyrénées selon lequel l’ours était un nuisible au même titre que le renard. D’autre part, les responsables politiques n’ont jamais pris la mesure du drame qui se nouait, et les procès sont arrivés très tard et n’ont guère eu d’effet pédagogique.

En 1987, l’américain Christopher Servheen, grand connaisseur de l’ours, se rend en mission d’expertise dans les Pyrénées. Il rencontre notamment René Rose. Son témoignage est très éclairant sur la mentalité de celui qui dirigeait alors le syndicat de communes de la vallée d’Aspe et dirige toujours aujourd’hui la Communauté de communes.

«J’ai eu l’occasion de discuter avec le maire de la ville [En réalité, Borce est un village] de Borce où un ours brun est captif depuis 16 ans au centre de la ville. Cet ours a été trouvé alors qu’il était ourson. Il est devenu une importante attraction touristique qui rapporte beaucoup d’argent à sa ville. J’ai tenté d’amener le maire à me dire s’il y avait un intérêt économique au fait de maintenir des ours sauvages pour le tourisme. Cette idée a semblé toute nouvelle pour lui, et il ne semblait comprendre que les avantages d’avoir un ours captif. Il souhaiterait même obtenir un autre ours captif de façon que la ville ne risque pas de perdre son attraction rémunératrice. Etant donné une telle attitude, promouvoir l’adhésion du public local à la conservation de l’ours brun est certainement une tâche difficile. »

S’il est bien normal qu’un maire s’inquiète de renouveler les animaux fétiches de son zoo, il est sidérant de constater l’insensibilité du même élu, porté à des responsabilités supérieures, au sort d’une figure essentielle du patrimoine naturel, culturel et historique de sa vallée.

L’occasion ratée des procès

Nous avons écrit que les procès pour la mort illégale d’un ours étaient arrivés très tard. Trop tard. Entre 1968 et 1998, il s’est écoulé trente ans et plus de 20 ours sont morts braconnés dans les Pyrénées occidentales. Longtemps, les autorités ont fermé les yeux, par connivence et/ou par lâcheté et personne n’a vraiment pris ses responsabilités.

Le procès Apiou-Cédet en 1999

Il a fallu une dénonciation en 1997 pour voir jugés André Apiou, qui vécut par et pour la chasse et la braconne toute sa vie, et Serge Cédet devant le T.G.I. de Pau. Ils avaient tué l’ourse "Claude" au mois de novembre 1994, ourse dont le réseau de suivi ne retrouvait plus la trace et suspectait la mort. Lorsque les gardes de l’ONC allèrent récupérer le squelette en janvier 1997, il manquait la peau, la tête et les pattes, soit les trophées qui s’échangent contre de grosses sommes d’argent. Au moment de cette affaire, une tête se négociait 40 000 francs (6 000 euros) en Asturies, la peau 30 000 francs (4 500 euros). La presse posait une bonne question : «Cela dit, dans tous les cas de figure, un chaînon manque : à qui a profité le crime ? Qui détient les trophées [Marie -Claude Aristégui, «L’ours tué en vallée d’Aspe», Sud Ouest, 22 février 1997]. A-t-on voulu vraiment aller au bout de cette affaire ? Nous pensons que le juge d’instruction Pons a tenté tout ce qui était en son pouvoir. Sans doute que d’autres n’ont pas eu cette volonté.

À la mise en examen des deux chasseurs, les réactions tombèrent en cascade, mais sans effervescence. En effet, l’IPHB avait initié un travail d’illusionnisme bien au point. « Hormis Jean Baylaucq, cet atypique au franc-parler populiste et provocateur, tout le monde donnait l’impression de ne pas vouloir par des propos enflammés, casser le fil qui a commencé à se nouer autour de la réintroduction entre pro et anti-ours.» [Christian Aguerre, «La mort de l’ours, "C’est une catastrophe"», Sud Ouest, 21 février 1997.]

Le procès de ces deux hommes s’est tenu le 15 décembre 1998 dans une salle comble de soutiens aux chasseurs. On notait Jean Lassalle, conseiller général, René Rose, M. Loustau-Chartez maire de Lees-Athas, M. Eyt de la vallée d’Ossau.

Monsieur René Apiou, impeccable avec ses médailles militaires présentait fort bien et tenait plutôt tête au juge : «Oui, je suis un solitaire, un petit chasseur…» Son compagnon, plus jeune et d’un caractère moins trempé, était effacé. Ils prétendirent s’être trompés en voulant tirer un sanglier : une défense classique. L’avocat de la SEPANSO et du FIEP demanda une très grosse somme de dommages et intérêts. Ce fut une erreur. L’avocat de la défense. M. Casadebaig, avocat réputé du barreau de Pau et originaire de la vallée d’Ossau, s’empara de cette demande pour déconsidérer les associations («une main de velours derrière une patte d’ours») et prononça une plaidoirie très complaisante à l’égard des ennemis de l’ours.

Il faut s’imaginer la valeur d’exemple que revêt une plaidoirie pour ceux à qui elle est destinée. Eh bien, l’avocat de MM. Apiou et Cédet, avec l’exagération qu’on lui connaît, évoqua tour à tour la cruauté de l’ours depuis l’Ancien Testament ! jusqu’à nos jours : «réalité depuis des siècles ici pour ceux qui vivent de la montagne.» Narrant la chronique des méfaits de l’ours, il cita un article du Patriote des Pyrénées de 1897 à propos de la chute d’un troupeau qui aurait été poussé dans le vide par l’ours, pour conclure : «Ceux-là devenaient valets de ferme ou s’exilaient aux Amériques !» Vint le rappel des systèmes de primes à la destruction en 1938 et 1939 par le Conseil général et la préfecture, puis celui des délibérations de 1996 et 1997 de l’IPHB qui ouvraient soit disant la porte à un renforcement de la population d’ours. Et arriva cette phrase qui illustre toute l’ambiguïté de cette affaire : «Les mêmes élus qui favorisaient la destruction ont le courage politique de vouloir le protéger [Extraits de nos notes d’audience]

C’est que les associations parties civiles dans cette affaire, du moins la SEPANSO Béarn et le FIEP, étaient aussi parties prenantes dans la mauvaise aventure de l’IPHB et de son fumeux projet de renforcement qui finit aux oubliettes. A la sortie de l’audience, nous étions moroses et isolés quand Jean Lassalle souriait et donnait des poignées de main en tous sens. Il "tenait" les associations par ces délibérations et son faux travail de pacification.

Le 16 février 1999, le TGI de Pau condamnait les deux chasseurs à des peines d’amende et des dommages intérêt (environ 15 000 euros tout confondu pour les deux) et à cinq ans de suspension de leur permis de chasser. Cependant, nous jugeons que sa valeur pédagogique fut très faible. D’une part, l’ourse "Cannelle" fut tuée quelques années après, à faible distance à vol d’oiseau, au cours d’une battue aux sangliers, preuve que la tranquillité à assurer aux ours en cette période critique n’est pas entrée dans les moeurs. D’autre part, en juin 2006, lors d’un reportage télévisé sur France 3 [Information communiquée par M. Philippe Charlier.] pendant lequel Gérard Caussimont et André Apiou intervinrent, ce dernier reconnut avoir légalement tué 13 ours dans sa vie, et personne ne releva sa condamnation par le Tribunal de grande instance de Pau !

Le procès Marquèze en 2008

[Pour un compte-rendu assez détaillé, lire S. Carbonnaux, «Le décevant procès de la mort de Cannelle, dernière ourse des Pyrénées», La Gazette des grands prédateurs, revue de l’association FERUS, n°28, été 2008.]

Ce procès de René Marquèze qui tua l’ourse "Cannelle" le 1er novembre 2004 en vallée d’Aspe fut une victoire des associations, car tout avait été manifestement prévu pour l’empêcher. Le 18 janvier 2007, le juge d’instruction avait en effet rendu une ordonnance de non-lieu qui blanchissait les chasseurs de toutes leurs fautes et tentait de démolir les déclarations de Gérard Caussimont, président du FIEP, qui avait repéré avec ses amis les indices de présence de la femelle et de son petit.

Fort heureusement la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Pau brisait cette lamentable ordonnance et renvoyait René Marquèze devant le TGI par un arrêt très motivé du 6 avril 2007. Un pourvoi en cassation de son avocat retarda la tenue de l’audience. Le procès s’est donc déroulé du 12 au 14 mars 2008 devant le TGI de Pau, présidé pour l’occasion par un juge unique, la présidente Loubet-Porterie.

Si en apparence la justice a bien fait les choses en préparant un procès sur deux jours et demi et en faisant revenir tous les témoins, nous n’avons pas le sentiment d’avoir assisté au procès d’un homme qui a tué la dernière femelle d’ours des Pyrénées mais, comme le confieront plusieurs avocats des parties civiles, à un procès assez banal devant le Juge aux affaires familiales. Cette impression est d’autant plus curieuse que, pour des raisons pratiques, ce procès s’est tenu dans la salle de la cour d’assises, qui est bien évidemment réservée aux affaires criminelles. Et puisque la justice avait cru bon de ne juger qu’un seul homme, et pas l’ensemble des chasseurs de cette battue, chose réclamée par les parties civiles, il en résulta cette impression du pauvre homme seul, dans son box, acculé par les "méchants écolos".

Le ton de ce procès fut donné le premier jour, avant l’ouverture de l’audience, quand dans la salle des pas perdus nous avons entendu le procureur de la République annoncer à deux avocats des parties civiles qu’il sera leur adversaire.

Devant l’étonnement feint des avocats, le procureur Maurel s’en tira par une pirouette : «Nous travaillons tous à la manifestation de la vérité.» De vérité, il n’y en eut guère. Plusieurs témoins sont revenus sur leurs déclarations écrites : les amis chasseurs de René Marquèze, le président de la Fédération des chasseurs des Pyrénées-Atlantiques, un gendarme de Bedous, le garde-chef de l’ONCFS, à tel point que la présidente lui demandera s’il n’a pas reçu de pressions. En 2004, il critiquait la violation des règles de prudence par les chasseurs, il leur donne presque un satisfecit trois ans plus tard.

Ce procès aura aussi été l’occasion de débats proprement hallucinants sur la question de savoir si le lieu du tir était ou pas éloigné du lieu où Gérard Caussimont et ses amis du FIEP avaient repéré les indices frais de la présence de l’ourse suitée. Alors qu’une grande carte exposée aurait suffit à clore cette question et à éclairer la présidente, qui ne connaît pas la montagne, ce point important a été obscurci, si bien qu’on pouvait penser que les chasseurs étaient sur Pluton quand l’ourse et son petit avaient été localisés sur la Terre. Autre énormité à un tel niveau : les experts balistiques se sont plaints à deux reprises de ne pas avoir été convoqués lors de la reconstitution des faits. C’est ainsi que la distance de tir, élément capital, n’est pas connue, simplement estimée entre 9 et 50 mètres…

Un des mérites, par défaut, de ce procès, aura été la démonstration de la politique calamiteuse de l’IPHB. Passé la fumeuse «coresponsabilité» et la «gestion participative», la déposition de son directeur, Didier Hervé, a montré comment nous en étions arrivés, avec l’assentiment de l’État, à la règle de la "responsabilité zéro". La procédure alors en cours voulait que Didier Hervé, prévenu de la présence d’une ourse suitée par Jean-Jacques Camarra, avertisse lui-même les responsables cynégétiques. À l’écouter, il n’aurait pas interprété de la même manière les propos et les informations de Jean-Jacques Camarra et n’aurait pas suggéré aux chasseurs de suspendre leur battue. La procédure étant téléphonique, nous en sommes en droit d’avoir des doutes. Quoi qu’il en soit, cette institution qui avait l’autorité morale de demander la suspension de la battue n’a rien fait, quand l’Etat, compétent, n’a rien fait non plus.

Ce point est capital tant il démontre la légèreté, la négligence et le désintérêt de nos élites pour la sauvegarde des espèces et de la nature. Tous lors de ces audiences ont rappelé la responsabilité de l’Etat, y compris son propre avocat : «peut-être que le sous-préfet devait prendre un arrêté pour préserver le territoire de l’ourse "Cannelle".» (sic) Le procureur lui aussi a évoqué les mesures que pouvaient édicter l’État. Le jugement rendu par le TGI s’achève également sur ces lignes : «Que le jour des faits, si un risque pour l’ours existait comme les faits l’ont hélas démontré, il existait des dispositions légales pour faire interdire cette chasse dans la zone que les pouvoirs publics pouvaient parfaitement imposer au regard des dispositions des articles L. 420-2 et 422-27 du code de l’environnement.» Ce rappel est d’autant plus amer que le préfet des Pyrénées-Atlantiques a bien pris un arrêté suspendant la chasse sur la commune d’Urdos et sur une partie de celle d’Etsaut… après la mort de l’ourse.

Avec la relaxe de René Marquèze, la conclusion est la suivante. Trente-six ans après l’interdiction des battues administratives, dix ans après l’affaire Apiou-Cédet, il est possible en France de tuer un ours, qui plus est l’ ultime femelle d’une lignée, dans un secteur vital sans encourir de sanctions. C’est une hérésie pour un pays qui se targue par delà ses frontières de ses lois de protection.

Une autre conclusion qui a sonné comme une évidence est que la situation locale n’a pas évolué. Comme lors du procès Apiou-Cédet, les grands élus de la vallée d’Aspe, Jean Lassalle et René Rose, sont venus soutenir le chasseur. À la fin des audiences, la rencontre chaleureuse sur les marches du Palais entre Jean Lassalle, Didier Hervé et le bâtonnier Casadebaig a eu valeur de preuve. Le premier, homme fort du Haut-Béarn, qui pèse de tout son poids politique de député et fait jouer tous ses réseaux, le second, représentant du lobby pastoral, et le troisième, qui ne cesse de flatter les bas instincts de la destruction de l’ours («Si l’ours n’était pas dangereux, je ne vois pas pourquoi on le met en cage à Borce ou à Saint-Lary!» parmi d’autres perles), bloquent toute évolution positive pour l’ours dans les Pyrénées occidentales.

Ces deux affaires ont été précédées par celle de l’ourse "Mellba" qui avait fait naître une grande indignation en France et dans les Pyrénées. Nombreux ont cru à la mort de l'ourse "Mellba" qu’un procès aurait lieu après les plaintes des associations. Il n’en fut rien. Et pourtant, le jour même ou le lendemain de la mort de l’ourse Vincent Pringault, membre de l’association Artus, s’était rendu sur les lieux mêmes et avait d’ailleurs rencontré le jeune chasseur. Il avait relevé toutes les incohérences de cette affaire (pourquoi le chasseur avait- il attendu l’ourse sans fuir ni tirer en l’air ?) et avait écrit un article très intéressant, illustré de croquis, dans la revue Ours et Nature de l’association ARTUS. Le procureur de la République de Saint-Gaudens classa la plainte au bout de quelques jours à peine. Le chasseur aurait tiré à l’instinct et l’ourse serait revenue vers lui à la charge en faisant des bonds, gueule ouverte et en hurlant. Un scénario digne d’un film mais qui ne convainc guère… A-t-on voulu préserver un dialogue avec certains habitants du Luchonnais en évitant un procès ?

Un classement sans suite pour une affaire troublante, un procès pour chacune des deux dernières femelles de la lignée pyrénéenne, dont le dernier signe l’échec total de la protection de la lignée pyrénéenne, les occasions judiciaires de faire évoluer le sort de l’ours n’ont produit rien de très constructif. En pratique, peu de Français savent également ceci : l’ours "Papillon" et l’ourse "Cannelle", qui formaient la dernière paire d’ours des Pyrénées, gisent dans des congélateurs…

Une telle situation est néanmoins appelée à changer un jour ou l’autre. La manière dont nos voisins Espagnols ont su éradiquer les causes de destruction des ours, au moins pour la plus grosse population dans l’ouest des Asturies, doit faire réfléchir le mouvement associatif.

Le cas asturien

Pendant longtemps la destruction directe, surtout pour se procurer des trophées, a été la cause principale de la diminution alarmante des ours cantabriques. Beaucoup condamnait l’ours comme un animal du passé qui ne résisterait pas à l’époque moderne. Les ours des Cantabriques voient leurs effectifs remonter et des individus reproducteurs recolonisent aujourd’hui des vallées à l’ouest de la province.

La lutte contre le braconnage a été un des grands combats de l’association FAPAS qui a mené, avec d’autres services, de grandes opérations ayant abouti à un retournement de l’attitude de la population. Il faut ici saluer le courage des membres du FAPAS, dont certains vivent au sein de villages de montagne et n’hésitent pas à dénoncer des actes de braconnage, quand un tel comportement peut valoir bien des ennuis. Le succès de cette lutte est également

psychologique : « On a commencé à agir contre vous » nous rapportent Alfonso et Roberto Hartasánchez, deux des piliers du FAPAS. C’est ainsi qu’on ne tue plus impunément un ours dans les Cantabriques, on devient même un paria de la société.

En 1989, une affaire a constitué un tournant dans cette lutte farouche. Un homme avait tué une ourse dont les petits avaient disparu. Après une longue enquête, l’homme fut retrouvé et les oursons (deux femelles) furent récupérés dans une grange. La descente de la garde civile dans le village en question marqua beaucoup les esprits. Ambiance : un habitant qui vit la police arriver chez lui désigna son voisin : «C’est lui qui m’a accusé parce que j’ai b… sa femme !» Un autre tenta de camoufler un grand tétras empaillé grâce à une culotte de sa femme, etc.

Le braconnier, faute de preuves très évidentes, ne fut même pas condamné, à une époque il est vrai où l’écologie n’avait pas le même impact qu’aujourd’hui. Cependant, l’homme subit de graves troubles psychiatriques et dépensa de gros frais d’avocat. La population, émue par le sort de ces deux ours s’empara de cette histoire, on baptisa les femelles des noms de Paca [Le nom de Paca est une référence directe au prénom de la femme du président du FAPAS] et Tola et on trouva un enclos pour les abriter. Paca y Tola sont ainsi devenues des icônes de la protection de l’ours, que tous appellent très affectueusement en passant devant leur enclos de Proaza.

Dans les années 1990 une autre affaire de braconnage s’est même soldée par la mort du braconnier qui mit fin à ses jours par accumulation de problèmes personnels. Tuer aujourd’hui un ours peut être sanctionné de deux ans d’emprisonne ment, sauf si le casier judiciaire est vierge. L’amende est de 30000 euros. Ces peines sont très supérieures à celles pratiquées en France puisque le Code pénal prévoit un emprisonnement d’une durée de six mois maximum et une amende de 9000 euros.

Preuve du changement d’attitude, les éleveurs des Asturies soutiennent très majoritairement l’ours. En 1998, après la mort d’une ourse à Somiedo, les éleveurs ont fait publier une annonce dans la presse pour affirmer que l’ours est une espèce à protéger.

Autre cas, en 1999 à Cangas de Narcea, à l’ouest des Asturies. Des gardes qui sont allés récupérer une ourse empoisonnée (sans doute par un produit destiné aux rats ou aux loups) dans un village ont dû signer un document attestant aux villageois que si l’ourse était guérie, elle serait relâchée là car elle était du village. Ce fut le cas et une fête eut lieu au village.

Un autre succès de cette lutte a été de stimuler la création d’un corps de gardes civils spécialisés : le Servicio de Protección de la Naturale za (SE.PRO.NA.). Le FAPAS a formé des gardes civils et leur prépare beaucoup le terrain, notamment dans la production de preuves. En outre, il existe une "Patrulla Oso", un corps de 5 gardes spécialement dédié à l’ours, sur 140 gardes del medio ambiente pour toutes les Asturies. Les fonctions de la patrouille ours sont :

  • exercer les constats de dégâts et suivre les dossiers,
  • suivre les ourses suitées en collaboration avec d’autres gardes del medio ambiente, des gardes du FAPAS, (3 pour Asturies et León) et de la Fundación Oso Pardo (9 pour Asturies et León),
  • lutter contre le braconnage,
  • récolter des poils et excréments pour le suivi génétique.

En outre, comme dans d’autres régions d’Espagne, il existe en Asturies un juge compétent pour les affaires écologiques, un fiscal ambiental. Actuellement, le braconnage a disparu des Asturies occidentales. Subsiste l’épineux problème des collets en métal, les lazos. Ils sont vraiment très nombreux et déposés par des paysans pour tuer les sangliers : en 2006, 55 furent trouvés lors d’une seule journée pendant une opération à laquelle participèrent plus de 70 personnes (SE.PRO.NA, Fapas, Fundacion Oso Pardo et la garderie). On peut trouver un collet le long d’une propriété, mais si le braconnier n’est pas pris actionnant le piège, aucune condamnation n’est possible. Or, les flagrants délits sont rares. Pour autant, un habitant de Cangas del Narcea a été condamné à 1 440 euros d’amende et deux ans d’interdiction de chasser pour avoir posé trois collets dans la zone ursine (bulletin du Fapas, avril 2007).

Conclusion

André Etchelecou voyait juste lorsqu’il évoquait une surmortalité anormale des ours des Pyrénées occidentales qui fut pourtant contestée par certains. Malheureusement, aucune autorité supérieure ne prit conscience de l’urgence d’intervenir ou ne voulut le faire. Encore aujourd’hui, une gêne entoure l’histoire des derniers ours des Pyrénées. La communication des rapports d’autopsie des ours "Papillon", "Cannelle", "Palouma" et "Franska" est manifestement chose très difficile…

La protection directe de l’espèce la plus emblématique de notre faune n’a été, au fond, qu’une succession de coups, sans grande réflexion, servie par une justice encore peu au fait des choses de la nature.

L’étude plus approfondie de l’expérience cantabrique est une nécessité pour modifier nos pratiques.

Stéphan Carbonnaux

17 octobre 2008

Chronique des mesures de protections de l'ours dans les Pyrénées

Stephan_carbonnauxpar Stéphan Carbonnaux,
Extrait du "Rapport historique et prospectif sur la protection de l'ours dans les Pyrénées"  commandé par FERUS.

Pourquoi accorder une aussi longue place à cet historique ? Mais comment comprendre notre présent si nous ignorons le passé ?

La plus grande histoire

La volonté de protection de l’ours est très moderne. Si on peut la dater aux cinquante dernières années, l’ancêtre de l’ours brun, lui, est présent sur Terre depuis 600 000 ans.

L’ours brun apparaît en Europe il y a environ 100 000 ans. Pendant au moins trente mille ans (de - 40 000 à - 11 000 ans avant nous), les hommes des cultures paléolithiques ont représenté l’ours sous diverses formes : une des plus vieilles sculptures connues au monde est celle d’un ours - elle a été découverte dans la grotte de Montespan (Pyrénées commingeoises) -, l’ours a été gravé sur le bois de renne, peint à l’ocre rouge au Pont-d’Arc, etc. Il n’est pas sans intérêt de savoir que les estimations démographiques à l’époque magdalénienne sont de quinze mille ou vingt mille habitants pour le sud-ouest de la France [In Le Magdalénien. Apogée de l’art quaternaire. Dominique Saachi, La maison des roches, 2003.] C’est-à-dire qu’une si faible population qui possédait les mêmes capacités cérébrales que nous a créé une industrie très ingénieuse [Le célèbre mathématicien et philosophe des sciences suisse Ferdinand Gonseth avait répondu à son ami l’artiste Robert Hainard qu’il n’existait aucune différence essentielle entre un homme paléolithique empruntant l’élasticité d’une branche pour réaliser une branche rectiligne et un physicien élaborant une horloge atomique.] des armes de chasse et pratiqué un art mystérieux qui surprend par son grand raffinement. Un culte de l’ours semble avoir existé dans les Pyrénées et sur tout le continent eurasiatique, même s’il est contesté dans nos contrées par la plupart des chercheurs. Notons qu’un culte de l’ours persiste aujourd’hui, de manière très affaiblie certes, en de très rares lieux de l’Eurasie, comme chez les Aïnous au Japon.

Puis ce fut la grande rupture néolithique (nous n’employons pas le terme de révolution couramment usité, car étymologiquement une révolution est un retour au point d’origine). Entre - 8 000 et - 5 000 ans, apparaissent dans nos pays européens, et dans les Pyrénées, les élevages des animaux domestiques, en particulier ceux des chèvres et moutons dont les souches proviennent d’Asie centrale. Une nouvelle vision, représentation du monde, émerge, de plus en plus anthropocentrée. Avec l’avènement de l’agriculture et de l’élevage, et donc l’accroissement démographique de l’espèce humaine, la situation se dégrade pour l’ours brun. Olivier de Marliave parle d’une véritable guerre au moment de l’apogée démographique dans les Pyrénées au XIXe siècle. Michel Pastoureau, grand connaisseur du symbolisme animal, parle de la chute du roi des animaux que l’Eglise a combattu avec succès mille ans durant [L’ours : histoire d’un roi déchu, au Seuil, 2007].

Le rapport de l’homme et de l’ours dans les Pyrénées a toujours été ambivalent. Ennemi héréditaire des bergers et des éleveurs, l’ours est aussi cet animal suffisamment considéré pour être appelé Lou Moussu (le Monsieur). «L’animal détesté – il est le rival craint entre tous, celui qui sème la mort dans les troupeaux – est aussi celui que l’on attend parce qu’il annonce le retour de la vie» écrit l’ethnologue Isaure Gratacos [Calendrier pyrénéen, Rites, coutumes et croyances calendaires dans la tradition orale en Co mminges et Couserans, Privat, 1995]. Pour l’historien Jean-Claude Bouchet, la principale raison de la disparition de l’ours est qu’il était nuisible vivant pour une société agropastorale, et utile mort en ce qu’il rapportait des ressources.

L’histoire très moderne de la protection de l’ours

Les premières demandes de protection de l’ours sont celles de chasseurs et de forestiers, tel le prince Albert de Monaco, venu chasser en Ariège dans les années 1915-1916, ou Monsieur Salvat, inspecteur des Eaux et Forêts, qui lors du premier congrès international de protection de la nature tenu à Paris en 1923, attribuait la régression de la population d’ours à «l’ouverture des routes, l’exploitation des bois, le débroussaillement et… la chasse», et demandait l’arrêt de la chasse et la création d’un parc national.

Même si cela regarde plutôt la Confédération helvétique, sachons que Boris III de Bulgarie s’engageait en 1938, auprès de Robert Hainard, à donner des ours pour repeupler les Alpes suisses, préfigurant la reconstitution de la grande faune européenne.

1946, Jean-Émile Bénech, par ailleurs auteur d’ouvrages cynégétiques, écrit dans Fauves de France, chez Stock, collection les livres de nature : «Peut-être - il est bien tard ! - quelques mesures draconiennes… Mais non ! Il n’est jamais trop tard. Seulement, il faudrait les prendre tout de suite. N’ont-elles pas sauvé les derniers survivants des républiques de castors ? N’assistons-nous pas aujourd’hui au miracle de leur survivance sur le Rhône. Qui défendra la vie des derniers ours pyrénéens ?» Bénech oppose le loup «bandit de nos forêts» à l’ours ermite, épris de solitude, causant si peu de dégâts, adroit, très circonspect, «le plus avisé sans doute après le singe et qui se joue des embûches avec une rare facilité.»

1954, le docteur Marcel Couturier, grande figure de la chasse française, membre correspondant du Muséum national d’histoire naturelle parmi quantité d’autres titres, fait paraître à compte d’auteur une volumineuse monographie : L’Ours brun. Au cours de sa vie, M. Couturier a publié d’autres travaux du même type sur le chamois ou les coqs de bruyère. Il est bon de savoir que M. Couturier a chassé l’ours dans les Pyrénées et qu’il a tué son premier ours à Urdos grâce à André et Jean-Bernard Apiou, fils de Bernard Apiou, tous chasseurs d’ours.

Couturier évalue alors la population d’ours des Pyrénées françaises à 70 têtes. «Ce nombre varie d’ailleurs beaucoup pendant la belle saison, en raison du va-et-vient des animaux entre la France et l’Espagne, et vice versa.» Pour les Pyrénées espagnoles, justement, il estime que la population d’ours y serait inférieure à celle du versant nord. À titre de comparaison, il estime que la Slovénie abritait alors 75 ours et la Croatie voisine (les populations sont reliées), 200 individus. Il estime également la population de Slovaquie à 200 ours alors que l’effectif était d’une vingtaine d’individus en 1932.

Quant aux réserves, il écrit : «Ainsi n’existe-t-il en France qu’une seule réserve d’ours, celle du Pic du Midi d’Ossau. Il est donc de la plus haute utilité d’en créer de nouvelles dont l’objet sera de protéger cette espèce.» Et il évoque avec précision les secteurs en question pour conclure : «La question des réserves à ours en France est aussi importante que celle de la réglementation de la chasse au fauve. L’une ne vaut rien sans l’autre. Rien ne s’oppose vraiment à ce qu’elles soient harmonieusement conjuguées et alliées pour la meilleure protection de l’espèce. [Chapitre «Nouvelles réserves à créer», pages 722-723 de L’Ours brun.]»

Il n’en est pas moins vrai que Marcel Couturier achève son ouvrage par ces lignes :

«Je termine par un pronostic pessimiste pour l’avenir de l’espèce. Un jour viendra où l’Homme en comptera à une unité près les derniers individus et où l’on dorlotera dans une cage ses derniers représentants pour les montrer au public.

Sans vouloir jouer au prophète, je pense que, outre celles du Canada, les populations européennes d’ours bruns, comme celles des Pyrénées, des Abruzzes, de Scandinavie, des Balkans, des Carpates, suivront le sort de celles des Alpes et disparaîtront à plus ou moins brève échéance. Celles de la Russie d’Europe et de l’Alaska résisteront plus longtemps. Et c’est en Sibérie, en Chine ou en d’autres contées asiatiques qu’il faudra chercher les derniers survivants de l’espèce brune, mais aucun d’entre eux ne sera le témoin de la prochaine glaciation

On pourra discuter bien sûr de sa vision d’une espèce en fin de course, mais cette conclusion sonne alors comme une alerte sérieuse pour l’ours des Pyrénées.

1957, on ferme la chasse à l’ours pour quelques mois, et en 1962, l’ours n’est plus regardé comme un gibier par la loi. Reste la possibilité d’organiser des battues administratives en cas de dégâts. Mais en 1960, l’aire de répartition de l’ours s’est amenuisée à l’ouest et à l’est, et surtout la population a éclaté en deux noyaux, occidental et central.

Curieusement, alors qu’on ne parle évidemment pas de renforcer la population d’ours, voici ce que rapporte Jacques Burnier, ami de Robert Hainard, d’une conversation dans un bistrot de Lescun, alors qu’ils cherchaient les gypaètes à Lescun en mai 1959 : «Ils veulent conserver l’ours pour l’ornement de nos montagnes ! Elles seraient aussi belles sans ours. Ils veulent encore amener des ours pour qu’ils s’y reproduisent. Ça va nous attirer des milliers de touristes de Lyon et de Paris ! [S. Carbonnaux, Le Cercle rouge. Voyages naturalistes de Robert Hainard dans les Pyrénées, Hesse, 2002.]»

1966, est créée la réserve de chasse de Los Valles (28 765 hectares) qui englobe en Aragon une bonne part du territoire de l’ours.

1967, le Parc national des Pyrénées occidentales voit le jour par décret du 23 mars, avec la protection de l’ours comme un de ces objectifs affichés. Son histoire remonte au début du siècle avec l’idée d’A. Martel du Club Alpin Français de créer un parc national en vallée d’Ossau. Le classement du site du Néouvielle et la création de la réserve de chasse du Pic du Midi d’Ossau, puis celle du Vignemale, raniment la volonté de faire aboutir l’idée. Las, en raison d’un découpage politique et non biologique des limites du Parc, ce dernier ne sera pas en mesure de préserver les habitats de l’ours. Le parc s’étend sur 60 kilomètres de long et une largeur de 1,5 à 12 kilomètres. C’est donc une mince bande de hauts reliefs (la zone centrale est comprise entre 1073 et 3298 mètres) qui ne comprend pas de grands massifs forestiers, dont les plus riches sont justement situées à de plus basses altitudes.

Il a une zone centrale de 45 707 hectares (15 parties de communes concernées) et 206 352 hectares de zone périphérique, ce qui fait de lui le parc national français au plus fort ratio zone périphérique/zone centrale : 5 hectares de zone périphérique sans protection particulière contre 1 hectare avec une protection qui n’a cependant rien d’intégral. Si la chasse est interdite en zone centrale, l’exploitation forestière y est permise ainsi que le pastoralisme, activités qui peuvent être très perturbatrices pour les écosystèmes. Ce parc est frontalier de celui d’Ordesa (15 608 hectares) créé en 1918 et agrandi en 1982. Ce dernier fut surtout créé pour protéger le dernier noyau de bouquetins des Pyrénées, dont la dernière femelle s’est éteinte en 1996.

Le Parc ne sait que faire pour protéger l’ours. Avec l’idée de détourner l’ours des brebis, son directeur Pierre Chimits a fait introduire des marmottes dans les vallées d’Aspe et d’Ossau, pensant qu’elles intéresseraient l’ours, fait planter des arbres fruitiers qui doivent donner dix ans plus tard ou fait encore creuser des mares à grenouilles. Le ton d’une lettre envoyée à Robert Hainard dénote l’embarras de la direction du Parc : « (…) Je viens vous demander si vous ne verriez pas d’autres sources de nourriture naturelle sous la forme par exemple de semis ou plantation dans les clairières ce certains tubercules susceptibles d’intéresser l’ours. Bref, je serais très heureux de recevoir vos suggestions en la matière que j’essaierais de mettre le plus rapidement possible en pratique. (…) [Lettre du 31 décembre 1969 (archives Fondation Hainard)]»

Et l’illusion d’une conservation de l’ours par le Parc demeure pour de longues années. Pourtant, en 1965, lors d’une séance du CNPN consacrée à ce projet, M. Giban de l’INRA constatait que «si l’on veut parvenir à une véritable protection de l’ours, il faut voir grand, cet animal ayant besoin de vastes espaces pour vivre et se développer.» Elle demeure même à la lecture de l’atlas des Parcs nationaux (MATE)

1968. L’Office national des forêts se mécanise. La construction des routes s’accélère.

1970. Dernière autorisation d’achat de strychnine, dont les paysans ont de grosses réserves.

27 juillet 1971. Création par décret du ministère de la Protection de la Nature et de l’Environnement. Un portefeuille explosif, dixit le professeur de droit Michel Prieur, qui voit se succéder 7 ministres et 4 secrétaires d’Etat jusqu’en 1978.

1971. François Merlet, un des grands précurseurs français de la chasse photographique, fait paraître à Pau aux éditions Marrimpouey jeune, Seigneur des Pyrénées, l’ours. Ce livre contient plusieurs photographies en couleurs de l’ours des Pyrénées et un vibrant «SOS pour nos derniers ours». Il subsisterait 35 ours dans les Pyrénées.

1972. Interdiction totale de la chasse à l’ours, y compris en battue administrative (Journal officiel, 15 février 1973). En Espagne, l’ours brun est déclaré espèce protégée par décret du 15 octobre 1973.

1973. Jean Dorst, une des sommités de la protection de la nature en France, s’appuie sur Marcel Couturier pour s’opposer à la réintroduction de l’ours dans le Vercors, malgré un rapport favorable de Robert Hainard commandé par le Muséum national d’histoire naturelle. Dorst craint une cohabitation difficile avec les bergers (il se demande même si l’ours ne pourrait pas en croquer un - sic !), voire avec les touristes, et constate que les Suisses ont abandonné l’idée de réintroduire l’ours chez eux. «La tentation est grande de venir faire sur notre territoire des expériences qui risquent de compromettre l’image de marque de la protection de la nature» écrit- il à un de ses collaborateurs. Dorst refuse aussi la réintroduction des grands rapaces mais accepte celle du lynx, expérience qui donne de bons résultats en Suisse. Grande déception et colère de Hainard : «Toute ma vie, j’aurai traîné la lâcheté des officiels ! Il déconseille la réintroduction de l’ours, par contre il admettrait le lynx. Parbleu ! parce que d’autres l’ont déjà fait contre vents et marées ! [Lettre à D. Ariagno du 21 décembre 1973 (archives Fondation Hainard)]»

1973. Création d’une section béarnaise de la Société d’études, de protection et d’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest (SEPANSO), pour s’opposer principalement à de grands projets d’aménagement en montagne, comme celui du vallon du Soussouéou, où il est question de construire 7 000 lits pour relier la station d’Artouste, à la limite de la zone centrale du Parc, à celle de Gourette. L’ours fréquente encore ce territoire. Jean-François Terrasse y a même observé trois individus en plein jour au début des années soixante sur le sentier. Un grand combat associatif, notamment grâce au film «Montagne à vendre», permet de bloquer le projet.

1975. Joël Tanguy Le Gac, figure incontournable de la protection de la nature dans les Pyrénées occidentales (décédé en 2006), Claude Dendaletche et quelques autres créent le Fonds d’intervention éco-pastoral (FIEP) sur le modèle du Fonds d’intervention pour les rapaces. C’est la première association de protection de l’ours qui entend assurer la coexistence du pastoralisme et de l’ours, et montrer aux bergers qu’ils peuvent avoir intérêt à ce que l’ours fréquente leurs estives. La démarche est présentée comme une révolution. Elle est en partie justifiée par l’inaction presque totale du Parc national en matière de protection de l’ours. Il subsiste alors 25 ours dans les Pyrénées.

1976. La Société nationale de protection de la nature et l’Office national de la chasse passent une convention qui aboutit au premier rapport biologique sur l’ours des Pyrénées (Jean-Jacques Camarra/Claude Dendaletche, 1978).

Les associations demandent le classement du site du Soussouéou au titre de la loi de protection des paysages de 1930.

10 juillet 1976. Grande loi de protection de la nature.

1976. À Pau, lors d’un colloque international sur la grande faune des Pyrénées, le professeur allemand de l’université de Heidelberg, Peter Röben estime que les Français se trompent à encourager le pastoralisme. «Le pacage ne devrait pas être encouragé. Il faudrait même favoriser l'abandon des fermes et exploitations agricoles dans toute la zone fréquentée par l'ours. [...] Rabâcher que le pâturage est absolument nécessaire au maintien du milieu et du paysage montagnard est une erreur et une contrevérité fondamentale. [...] En conclusion, permettez-moi une remarque quelque peu amère : il serait bon que le Parc National ne s'occupe pas exclusivement de développer le tourisme et d'assurer le bien-être des bergers, mais - il me semble que c'est même sa vocation prioritaire - qu’il s'occupe également de la protection des espèces animales et végétales et de leur milieu de vie. [Voir «Contribution à la protection de l’ours brun dans les Pyrénées», in La grande faune pyrénéenne et des montagnes d’Europe, Laboratoire du milieu montagnard/F.I.E.P., mai 1979. Voir aussi du même auteur «Status of the brown bear in the Pyrenees », 1978.]» C’est aussi la position de Robert Hainard notamment exprimée lors d’un colloque analogue au mois de novembre 1981, qui entraîna une discussion vive avec Claude Dendalectche et Louis Espinassous, ce dernier alors agent du Parc.

Voici d’ailleurs ce que pouvait écrire R. Hainard à Michel Terrasse deux ans auparavant, au sujet des fiers montagnards qui refusent la réserve d’Indiens mais poussent au grand programme immobilier du Soussouéou en vallée d’Ossau : «Ces sont des sous-développés et ils le restent en se précipitant (comme le Tiers-Monde) sur ce "Progrès", ce "développement" auquel nous ne croyons plus.» Ou encore, alors que la tentation pastorale est forte chez les naturalistes : «Vas-tu abandonner la photo pour élever des moutons, seule communion vraie avec la nature ?»

1978. Publication du rapport L’ours brun des Pyrénées, sous la direction et la responsabilité de Claude Dendaletche, sous convention de l’ONC et de la SNPN. Il est rédigé par Claude Dendaletche et Jean-Jacques Camarra. L’étude de terrain est menée par ce dernier dans les Pyrénées occidentales. Jean-Yves Merle, lui, étudie la partie orientale de la chaîne. C’est le premier rapport scientifique sur l’ours des Pyrénées et sa protection. L’échec des mesures prises par le Parc national est total d’autant que les ours vivent en dehors de la zone centrale.

1979. Le FIEP verse les premières indemnités de dérangement aux bergers. L’argent provient du Fonds mondial pour la nature (WWF) puis viendra de l’État. Voici une anecdote racontée par celui qui signa les premiers chèques. Son grand-père, berger basque, à qui il explique leur démarche répond : «Ils vont se moquer mais ils te prendront l’argent.»

1980. La commission permanente du Parc national poussée par son directeur Bernard Glass, émet une résolution importante. Considérant que la situation de l’ours des Pyrénées est critique et que le parc représente pour l’opinion nationale l’institution chargée de le protéger, elle estime que :

  • «une action efficace de protection de l’ours passe essentiellement par le maintien de son biotope dans un état de grande tranquillité,
  • une telle action suppose : l’acceptation par les populations et les élus locaux, la concertation entre les responsables locaux et nationaux des diverses administrations, la désignation d’une instance responsable se consacrant prioritairement à la mise en place sur le terrain des mesures décidées,
  • «une prise en charge nationale du problème de l’ours est indispensable pour que les moyens financiers, juridiques et techniques soient assurés pour l’action du programme d’action en faveur de l’ours.» Elle demande enfin que :
  • «Le programme national de protection de l’ours soit défini d’urgence par les services centraux concernés et assortis de moyens pour une mise en oeuvre concrète sur le terrain.
  • Le Parc national soit chargé du pilotage, sous l’autorité des préfets concernés, de ce programme pour le noyau occidental en application d’un mandat explicite définissant la mission et les moyens.»

1981. Janvier, Jean-Pierre Farthouat (ingénieur du génie rural des eaux et des forêts, conseiller cynégétique régional de l’ONC) remet un rapport de synthèse sur la protection de l’ours des Pyrénées occidentales. Ce dernier préconise de nombreuses mesures, des adaptations des lois et règlements. Il en sortira bien peu de chose.

Le Conseil de l’Europe, à l’occasion du premier renouvellement du diplôme attribué au Parc national, attire l’attention des autorités françaises sur divers sujets de préoccupations dont :

  • la nécessité pour les autorités locales propriétaires des terres de mieux prendre en compte la finalité biologique du parc,
  • l’urgence de prendre des mesures strictes de protection pour la sauvegarde de l’ours en zone périphérique.

1981. Le projet du Parc national de l’Ariège est finalement abandonné [Notons qu’aujourd’hui les élus de l’Ariège appuient la création d’un parc naturel régional à vocation économique et touristique, couvrant l’ouest du département. Le syndicat de préfiguration du parc est présidé par André Rouch, maire d’Alzen, président de la communauté des communes du Séronais, conseiller général et président de la Fédération pastorale. Le projet est également soutenu par un certain Michel Sébastien qui soutenait à l’époque le projet de parc national. Le CEA. ne soutient pas ce projet. Les lignes n’ont pas bougé depuis 30 ans…]. Dans le courant des années soixante-dix, un projet de « Parc national des Pyrénées ariégeoises », appuyé par Jean Servat, directeur de l’ONCFS, originaire de Massat, suscite chez les populations locales d’importants clivages et des conflits passionnés. Ce projet est rejeté par les associations naturalistes, dont la SPNMP et le Comité écologique ariégeois (CEA) qui venait de se créer en 1979. Ce rejet est motivé par le découpage non biologique des limites du projet, qui excluait la plupart des forêts et des secteurs très riches tels que le plateau de Beille. Alain Barrau, actuel président du CEA qui avait étudié le dossier et les cartes, confie que les principaux sites d’hivernage du grand tétras et d’importantes places de chant n’avaient pas été inclus dans le périmètre du projet. La réglementation laxiste démontrait par avance que ce projet avait une nature non pas protectrice mais économique et touristique, comme le Parc national des Pyrénées occidentales qui a maintenu l’illusion de la protection de l’ours brun.

Les associations naturalistes et écologistes avaient alors proposé un chapelet de réserves naturelles (un «parc à noyaux») qui couvrait des territoires biologiquement riches, tels les massifs de l’Aston ou de la Frau, sur une idée de Michel Clouet entre autres. Ces réserves ne verront jamais le jour. Par contre, sur les territoires exclus du périmètre du projet de parc national, furent réalisés, comme par hasard, de nombreux aménagements prévus par les communes : stations de ski, barrages (tel celui de Laparan), etc. que le CEA a dû combattre (dixit Alain Barrau et Thierry de Noblens, ancien président de l’association).

1982. Deux ours sont tués à Laruns. Treize ou quatorze ours sont ainsi tués entre 1976 et 1995. Il ne subsisterait plus que 4 ours dans les Pyrénées centrales.

1982. Jean Lassalle remporte le canton d’Accous, représenté jusqu’alors au Conseil général des Pyrénées-Atlantiques par Robert Balangué, maire de Bedous.

1982. Interpellé à Foix, le Président de la République, François Mitterrand, déclare : «Je suis de votre avis. Il faut sauver les ours et protéger l’espèce. On doit pouvoir le faire sans léser les agriculteurs…» (La Dépêche du Midi, 30 septembre 1982).

1983. Création du groupe Ours qui compte parmi ses membres le FIEP, le WWF, la Société française d’étude et de protection des mammifères (SFEPM), la Société nationale de protection de la nature (SNPN), la Société de protection de la nature Midi-Pyrénées (SPNMP), la SEPANSO, etc.

1983. Une ourse est retrouvée morte en bas d’une falaise sur la commune d’Etsaut, officiellement victime d’une chute. On peut la voir aujourd’hui au musée de la maison du Parc à Etsaut. Elle ne fera curieusement jamais l’objet d’une autopsie et son squelette finira presque dix ans plus tard entre les mains d’un vétérinaire. Ce dernier m’a affirmé : «Je peux te certifier qu’elle ne présentait aucune fracture. Tu pourras le vérifier au musée

1984. Le "Plan Ours" est lancé par le ministère de l’Environnement, rédigé par Gilbert Simon, pour sauver l’espèce. On parle d’un minimum d’une quarantaine d’ours et on se donne 5 ans pour réussir, alors que moins de 20 ours peuplent encore les Pyrénées. Le principe du "Plan Ours" repose sur une cartographie établie d’après les observations des scientifiques. Le territoire a été zoné en fonction de la sensibilité des secteurs (les zones rouges sont les zones d’hibernation, de reproduction et d’élevage des jeunes) et les projets susceptibles de modifier le biotope de l’espèce seront ainsi examinés avec plus ou moins d’attention. L’indemnisation des dégâts d’ours sur les troupeaux est augmentée. Pour la chasse, on imagine des échanges de réserves, des compensations comme le tir d’isards dans des secteurs protégés, où l’espèce est abondante, ou des réintroductions d’espèces gibier.

Pour ce qui est de l’exploitation forestière, alors que 17 000 hectares de forêt exploitable sont en zone rouge, le plan propose des rachats de coupe pour en différer l’exploitation, des moyens alternatifs comme l’hélicoptère ou le câble et enfin une réglementation de l’accès aux pistes. Dernier point, le plan prévoit de développer une activité touristique intelligente autour de l’ours.

Pour son fonctionnement, un groupe administratif central est basé à Toulouse et trois groupes locaux sont créés à Oloron-Sainte-Marie, à Saint-Gaudens et Saint-Girons/Foix. Deux millions de francs sont affectés pour son fonctionnement en 1984.

1984. Un nouveau projet de liaison entre les stations d’Artouste et de Gourette voit le jour. Nouveau combat associatif, avec le Club alpin français. M. Laurent Fabius y met fin.

1985. Le préfet des Pyrénées-Atlantiques autorise le maire de Laruns à construire des centaines de lits au bord du lac de Fabrèges, sous la station d’Artouste. Le 9 octobre 1989, le Conseil d’Etat annule la décision préfectorale pour violation de la loi montagne, sur requête de la SEPANSO et de France Nature Environnement : las, les immeubles sont construits. Une règle non écrite veut que des bâtiments publics, même illégaux, ne peuvent être détruits. [Cette règle lamentable a heureusement subi depuis des accrocs.]

1986. Second renouvellement du diplôme du Parc national par le Conseil de l’Europe. Il informe que le renouvellement est assorti de conditions dont l’inobservation peut entraîner le retrait du diplôme. C’est-à-dire, ne pas accepter en zone centrale des aménagements lourds ou activités contraires à la sauvegarde de la vie sauvage.

1987. Réunion le 20 février à la Direction de la protection de la nature (DPN). Le directeur, François Letourneux, indique sa position : «il est actuellement hors de question de parler de réintroduction ou de renforcement de population d’ours dans les Pyrénées.» De leur côté, P. Havet, chef du service technique de l’ONC. et Georges Érome, du Groupe Ours, envisagent cette question.

Août 1987. Mission d’expertise de l’Américain Christopher Servheen dans les Pyrénées. Il estime qu’il faut définir un territoire de 60 000 à 100 000 hectares géré en fonction des besoins des ours (notamment en réglementant la circulation sur les routes et pistes, en proscrivant les battues aux chiens courants) et appuie l’idée de renforcer la population.

En septembre, Jean-Pierre Raffin et M. Colas-Belcour, membre de la DPN rencontrent des scientifiques russes en Caucase (A.N. Koudatkine) et au nord-ouest de Moscou (V. S. Pajetnov). Ces derniers estiment que l’avenir de l‘espèce est très problématique dans les Pyrénées «si, à côté de la protection des territoires, n’est pas engagée une stratégie de restauration des effectifs (nourrissage direct ou indirect, renfort de population.» De nouveaux échanges franco-soviétiques sont alors prévus. Jean-Pierre Raffin note même dans son rapport : «Nous avons été frappés par le nombre, la jeunesse et le dynamisme des chercheurs présents en permanence dans les territoires protégés, surtout lorsque l’on compare avec l’indigence qui prévaut dans les structures équivalentes en France. Cet investissement scientifique permet une excellente connaissance de l’évolution de la flore et de la faune des zones protégées et d’en tirer des conséquences pour la gestion d’autres parties du territoire.»

14 et 15 novembre 1987. Colloque de Seix en Ariège. Le renforcement de la population d’ours est évoqué pour la première fois, à l’initiative de Michel Clouet. Ce renforcement n’est pas accepté par tous le naturalistes, notamment ceux de la SEPANSO qui pensent qu’il faut tout faire pour sauver la souche pyrénéenne unique avec ses habitats. Les mêmes s’opposent aussi au nourrissage, disant que la survie de l’ours est avant tout un problème de tranquillité.

1988. Le "Plan Ours" patine. Brice Lalonde et Henri Nallet, ministre de l’Agriculture décident le 22 septembre d’actions nationales et locales pour la restauration de l’ours des Pyrénées. Outre une nouvelle cartographie de l’habitat de l’ours qui sera actualisée pour 1989, il est question de cohérence entre les actions des services de l’État (actions réglementaires, interventions financières) qui oeuvrent malheureusement chacun de leur côté. On évoque également la recherche de moyens pour limiter la pénétration routière, des mesures de protection de biotopes à venir, un nourrissage à court et long terme des ours. Au mois de janvier, Jean-Pierre Tane a rédigé une «Contribution au Plan Ours 1988-2000», qui s’achève par l’idée de créer des centres de réacclimatation en milieu naturel qui permettrait l’essaimage des ours. On imagine un site au Pays Basque et en Ariège.

1988. Année de l’ours. Grande exposition "D’Ours en ours" au Muséum national d’histoire naturelle. Le Président de la République, François Mitterrand, et le Premier Ministre, Michel Rocard, affirment la volonté de l’État de protéger l’ours et son milieu. Le 6 octobre, discours de François Mitterrand : «En 1982, j’avais lancé un appel pour la sauvegarde de l’ours ; eh bien ! Je recommence ! (…) À quoi servirait- il de protéger les ours si dans un même moment on détruit leur habitat ? » Il reste 13 ours dans les Pyrénées.

1988. Le 9 décembre, le Tribunal administratif de Pau annule l’autorisation de construire une station de ski de fond (bâtiment, parking, etc.) en lieu et place d’une station plus modeste déjà installée. Encore une fois, la décision de justice intervient trop tard. Le promoteur du nouveau projet est Jean Lassalle. Il est intéressant de noter qu’avant la construction de la station, les élus aspois avaient proposé un échange au Parc national entre les terrains du Somport et de Peyranère, situés en contrebas, et ceux de Narbèze (ces derniers propriétés de la commune de Cette-Eygun et biotope important pour l’ours). Le Parc national refuse la proposition.

1989. Naissance de l’association Artus, en faveur de la sauvegarde de l’ours en France, qui réunit assez vite plus de 13 000 membres. Elle est soutenue vigoureusement par l’entreprise de vente par correspondance «La Maison de Valérie», dont le président directeur général, Jean-Pierre Hourdin, s’implique personnellement dans ce combat.

Dix ours survivent dans les Pyrénées dont un dans les Pyrénées centrales.

Jean Lassalle, conseiller général du canton d’Accous depuis 1982, devient président du Parc national des Pyrénées. Ses vice-présidents sont André Fabre, maire de Laruns, et René Rose, maire de Borce. Création du Comité intervalléen pour la sauvegarde de l’ours et de la faune sauvage dans leur environnement (Haut-Béarn), une association présidée par le maire de Laruns, qui regroupe des élus et d’autres personnes opposés aux réserves, qui s’oppose très vite aux associations. L’Association des amis des ours, créée en vallée d’Aure par Marianne Bernard, sert les intérêts de ce Comité et gère un cul-de-basse-fosse où sont enfermés deux ours.

Par note du 29 mars, transmise aux autres responsables du Parc, aux préfets concernés, au FIEP et au Groupe Ours, le directeur du Parc, Michel Cales milite pour un rôle accru du Parc national vis-à-vis de la protection de l’ours, la nécessité de protéger un vaste territoire pour l’ours, à laquelle répondrait une extension importante de son territoire. Il souligne que l’évolution sensible des comportements dans les vallées d’Aspe et d’Ossau, la pression d’une opinion publique favorable et motivée, l’absence d’échéance électorale locale avant plusieurs années créent un bon climat de travail.

Coup de gueule du Groupe Ours : «Qu’ils crèvent !», devant l’échec du "Plan ours" en raison de blocages administratifs et politiques. Une étude sur le renforcement de la population est commandée par le ministère de l’Environnement.

Campagne nationale des associations de protection de la nature et du Groupe Ours en faveur de territoires protégés.

Le 2 avril, édition d’un document intitulé «Des territoires protégés pour l’ours des Pyrénées» par le FIEP/Groupe Ours Pyrénées, la Société de Protection de la Nature de Midi-Pyrénées et l’ensemble du Groupe Ours, diffusé aux autorités compétentes, les préfets des Pyrénées-Atlantiques, de la Haute-Garonne et de l’Ariège, le secrétaire d’État à l’Environnement et au Premier Ministre. En exergue : «Aucun pays n’a réussi la restauration de l’ours brun sans un territoire protégé, sans une structure territoriale pérenne

Les associations font le constat qu’il n’existe rien en France hormis la zone centrale du Parc, bien étroite et si peu forestière. En Espagne, on compte alors une réserve nationale de chasse, Los Valles en Aragon, et la réserve naturelle de Larra. Pour les Pyrénées occidentales, c’est une grande réserve naturelle couvrant la zone à ours qui a les faveurs des associations. Cette réserve doit s’adosser aux deux réserves espagnoles.

Pour les Pyrénées centrales, si on évoque la création de telles réserves en Ariège occidentale autour du pic de la Calebasse et en Haute Ariège dans le massif de l’Aston, on pousse aussi à la «mise en concordance des réserves de chasse et réserves forestières avec les biotopes potentiels afin qu’entre les principaux noyaux de protection existe un réseau d’espace de tranquillité permettant la circulation des animaux et leur repli éventuel.»

Existent alors :

  • La réserve domaniale du Mont Valier (Ariège) sur environ 9 000 hectares (1937), et une réserve de chasse domaniale sur 8 815 hectares (arrêté ministériel du 27/11/1975). Seule la chasse accompagnée à l’isard est permise.
  • La réserve de chasse domaniale de Luchon (Haute-Garonne) sur 1 038 hectares (arrêté du 27/08/1985) et réserve biologique domaniale dirigée sur 333 hectares (arrêté ministériel du 30/08/1988).
  • Le projet de réserve de chasse domaniale plus une réserve biologique sur le massif de Burat (communes de Cierp-Gaud et de Marignac).

Les associations proposent que chaque création de territoire protégé doive alors faire l’objet d’un «projet simultané de protection et de restauration éventuelle de l’ours dans son milieu et de valorisation économique intégrée de cette "montagne aux ours".»

Notons que la proposition des associations de créer des réserves naturelles était la plus appropriée au regard des textes. Pour la création de telles réserves, sont prises en considération «la préservation d’espèces animales ou végétales et d’habitats en voie de disparition sur tout ou partie du territoire national ou présentant des qualités remarquables ; la reconstitution de populations animales ou végétales ou de leurs habitats

30 mai - 2 juin 1989. Visite de chercheurs soviétiques (Koudatkine et Pajetnov) en Béarn et en Comminges. Rencontre avec des élus à Borce, le conseiller général de Saint-Béat et le maire de Melles. Une plus grande coopération est imaginée, en vain malheureusement. L’écroulement de l’URSS passe par là et peut-être aussi le manque de suivi de la part des Français.

Octobre 1989. Envoi par les associations FIEP et SPNM-P. d’un recours gracieux au Premier Ministre, Michel Rocard, et d’un autre au secrétaire d’État chargé de l’Environnement, Brice Lalonde, qui ne répondent pas à la demande de création de réserves naturelles aux fins de protéger les habitats de l’ours dans les départements des Pyrénées-Atlantiques, de la Haute-Garonne et de l’Ariège.

6 octobre 1989. Publication dans le journal Le Monde d’une page achetée par l’association Artus, intitulée «6 octobre 1988 - 6 octobre 1989. Sinistre anniversaire», qui fait grand bruit au sein des services de l’État. En effet, Artus et le Groupe Ours rappellent l’indifférence de l’État en matière de protection de l’ours, malgré le fameux discours du Président de la République prononcé un an auparavant.

Décembre 1989. Annonce de la création de réserves biologiques domaniales par M. François Letourneux, directeur de la Direction de la Nature et des paysages (DNP) au ministère de l’Environnement. Ces réserves de faible superficie ne sont en rien suffisantes pour protéger les biotopes de l’ours.

Jean-Jacques Annaud vient présenter son film L’Ours en avant première à Pau devant un parterre d’élus, de personnalités associatives et administratives. Le directeur de la DPN remet même ce soir là un chèque de 400 000 francs au maire de Laruns en dédommagement pour une suspension de coupe forestière dans un lieu très sensible pour l’ours. Las, l’évènement ne prend pas [La Cause de l’ours, pages 112-113]

Avril 1990. Dépôt de deux recours devant les Tribunaux administratifs de Pau et de Toulouse contre la décision implicite de rejet du Premier Ministre et du ministre de l’Environnement de créer des réserves naturelles dans les départements des Pyrénées-Atlantiques (hautes vallées d’Aspe et d’Ossau), de la Haute-Garonne (Luchonnais) et de l’Ariège (Forêt domaniale de St-Lary et massif de l’Aston).

C’est le cabinet Huglo-Lepage qui est chargé de cette affaire. La requête déposée à Pau demande que le Conseil d’Etat annule la décision implicite de rejet en question, et, curieusement, la requête déposée à Toulouse fait cette même demande au Tribunal administratif qui n’est pas compétent pour ce faire. Ainsi, sinle TA de Pau a transmis rapidement au CE la requête, il faudra deux ans et demi pour que le TA de Toulouse, le 15 octobre 1992, rende sa décision et transmette la requête au CE, appliquant une règle banale de procédure. Deux ans et demi ont été perdus pour rien…

11 avril. Un groupe de travail, composé d’élus, de la fédération des chasseurs, du FIEP et de l’administration centrale, est mis en place par le ministère afin d’étudier un projet de décret créant dans les Pyrénées-Atlantiques une réserve naturelle et une zone de protection de l’ours sur 60 000 hectares.

Mai. Annonce par la DNP, confirmée par le ministre le 16 août, de la prise d’un arrêté de biotope comme alternative à la création d’une réserve naturelle en Aspe-Ossau.

13 juin. Pleine page dans Le Monde. "Supplique d’Artus à M. Michel Rocard" pour lui rappeler de prendre les mesures nécessaires de protection.

Après d’âpres et longues négociations, le 5 septembre 1990, le secrétaire d’État chargé de l’Environnement, Brice Lalonde, prend un arrêté créant des réserves pour protéger l’ours en période de chasse. Cet arrêté fixant des mesures prises pour prévenir la destruction et favoriser le repeuplement des ours des Pyrénées, prévoit des interdictions de chasse et de circulation de véhicules à moteur.

Le 9 septembre, le tocsin sonne dans les vallées béarnaises. Une manifestation réunit mille personnes sur le plateau du Bénou. Période de violences et de menaces qui visent les défenseurs de l’ours.

Le Comité intervalléen pour la sauvegarde de l’ours et de la faune sauvage dans leur environnement et la Fédération des chasseurs des Pyrénées-Atlantiques déposent un recours au Conseil d’État contre cet arrêté.

Octobre, le syndicat du Haut-Ossau trace sans autorisation une piste forestière en plein coeur du Parc National, à Bious-Artigues.

Les orientations régionales forestières précisent que : «Il faut inciter à la constitution de réserves biologiques. (…) La présence d’une population d’ours bruns constitue un objectif national et européen (…) qui pourrait se caractériser par une population de 50 à 70 ours sur l’ensemble de la chaîne. »

1991. Un ours cause des dégâts importants (130 bêtes tuées dont 63% non gardées) en vallées d’Aspe et d’Ossau. Grave crise locale. Le nourrissage entamé deux ans plus tôt par l’ONC, et qui s’était heurté à de fortes oppositions dans les rangs associatifs, est arrêté. Certains éleveurs et responsables politiques accusent l’administration d’avoir donné aux ours le goût de la viande.

1992. Juin, l’ours familier est identifié génétiquement : c’est une femelle pyrénéenne. Juillet, cette ourse est capturée au lacet d’acier par les agents de l’Office national de la chasse, mais finit par s’échapper. Des rumeurs disent qu’elle aurait été tuée par des chasseurs de la vallée d’Ossau. Quoi qu’il en soit elle "disparaît" quelques mois plus tard pour le réseau de suivi de l’ours. Il ne subsiste plus que deux femelles.

Création de l’Association de développement économique et touristique (ADET), par quatre communes de Haute-Garonne, Melles, Boutx, Arlos et Fos, qui se regroupent autour de la sauvegarde de l’ours, de la valorisation de son image et d’un développement local.

Le Parc national perd son diplôme devant le non-respect des recommandations de 1981 et 1986. Depuis l’instauration de ce diplôme, c’est la première fois qu’un tel évènement s’est produit.

1992. Artus finance une étude sur la faisabilité d’un renforcement d’ours brun dans les Pyrénées centrales.

1993. 20 juin. Michel Barnier signe à Melles avec les quatre communes de l’ADET une charte visant «à titre expérimental» un accroissement de la population ursine par une «réintroduction d’au moins trois ours».

Le 16 août, Michel Barnier déclare au journal Libération : «