Pastoralisme - Bergers

06 novembre 2008

Marc Peyrusqué et son fromage Pé Descaous

La réponse du berger à l'industrialisation

Par Alain Guilhot

Dans les pyrénées-atlantiques, à l’heure de la transhumance, Marc Peyrusqué élève son troupeau, au cœur de la “zone ours”, en suivant une pratique de plus en plus rare. Il fait tout à pied, et se refuse à la mécanisation généralisée.

Pé Descaous, le fromage avec une patte d'oursC'est dans ces montagnes des Pyrénées-atlantiques sur des pentes situées  à plus de 1800 m d'altitude que le berger méne ses chévres et ses brebis paître. Il est l'un des rares à pratiquer la transhumance à pied.

Adieu, machine à traire, transport en camion, fabrication de fromages à la chaîne, ferments lactiques… À 12 kilomètres de Pau (64), -Mireille et Marc -défendent de pied ferme le «tout-à-la-main». Le couple de bergers atypiques est réfractaire à la mécanisation généralisée, que ce soit dans sa ferme, à Arbus (64) ou en estive, de début juin à fin octobre, en vallée d’Aspe. Ils sont secondés seulement par Quinquin et Kai, leurs deux chiens patous, et par Grisette, Tignousse, Cachou et Piou, leurs quatre labrits, une race de chiens de troupeau.

«Dans la pub pour l’ossau-iraty, on montre un berger, seul en montagne, avec ses brebis et ses chiens, qui fait lui-même son fromage. Mais 92 % de la production de l’ossau-iraty se fait en usine. Et sur les 8 % fabriqués par les -éleveurs, seulement 4 % le sont en montagne», ironise Marc.

Fils d'un ouvrier et d'une couturière

Derrière cette figure de résistant attaché aux traditions, nulle posture idéologique. Seulement une conception de la vie et un rapport au temps et à la nature qui détonnent. Marc reconnaît que «son boulot est prenant». Il pourrait passer des heures à parler de ses brebis. Du côté de la -cabane de Cap-de-Guerren, dans la vallée d’Aspe, le temps a une autre saveur. Mais pourquoi continuer à transhumer à pied ? «Pour le plaisir de marcher», dit-il, avant d’ajouter : «La voiture, ça nous emmerde déjà pas mal le reste de l’année, on ne peut pas s’en passer. Alors que le camion pour transhumer, presque. De même, on pourrait se demander pourquoi on trait à la main alors que la tendance, c’est de traire à la machine…»

Marc et Mireille ne sont pas bergers par tradition familiale. Lui, fils d’un routier et d’une couturière, a passé son enfance avec ses frères et sœurs dans une HLM, à Jurançon (64). «On avait quand même le Gave et la campagne pas loin pour s’amuser», tempère-t-il. Le jeune homme devient tourneur et travaille en usine. Elle, fille de militaire, a déménagé de ville en ville jusqu’à ce que sa famille s’installe à Pau. Puis, Mireille décide d’étudier la psycho-motricité à la fac.

Alors pourquoi avoir choisi ce métier incertain ? Vers l’âge de 24 ans, Marc, au chômage économique, cherche une nouvelle voie et travaille bénévolement pour des bergers dans le Béarn : «Au début, je rigolais avec les brebis, se souvient-il. Après, je me suis rendu compte des difficultés de ce métier. J’ai bénéficié d’une formation payée dans une école agricole en Dordogne.» Puis il croise un jour, à Pau, Mireille, qui fait des ménages. Ils traversent les Pyrénées, de Perpignan à l’océan.

Leur entreprise débute avec 3 brebis

À leur retour, ils s’installent à la campagne, dans une maison près de Monein (64). «On a travaillé en intérim. Nous avions alors une voiture pour deux et je me débrouillais en faisant du stop.» Un soir, alors qu’il rentre à pied du travail, Marc découvre une ferme abandonnée, à Arbus. «Le propriétaire, un vieux monsieur, nous a signé un bail et nous nous y sommes installés.» «Au départ, on voulait faire un peu de tout, explique Mireille. C’est Marc qui a voulu être berger. On a acheté trois brebis et tout est parti de là.»

Aujourd’hui, ils ont environ deux cent cinquante bêtes l’hiver et, l’été, Marc s’occupe de trois troupeaux que lui confient des éleveurs, soit près de neuf cents brebis et chèvres. Avec la vente directe des fromages et de quelques agneaux, la garde des bêtes en estive constitue leur autre source de revenus. «En moyenne, cela fait un smic pour deux chaque mois», estime Mireille, qui est le chef d’exploitation et tient les comptes. «Cela ne nous intéresse pas de gagner plus. Pour quoi faire ?», assure Marc. Acheter une télé, un ordinateur ou installer le chauffage central ? Ils n’en veulent pas. Leur ferme d’Arbus est équipée d’une cheminée, d’un chauffe-eau solaire et de toilettes sèches. Ils cultivent leur potager et, l’été, ils mènent en montagne, avec leur troupeau, cinq cochons gascons. En échange, l’éleveur qui les leur confie leur en laisse deux, à la fin de la saison, pour leur consommation personnelle.

Fromage Pé DescaousTout comme ils refusent l’insémination artificielle, dans le même but de ne pas industrialiser leur élevage, leur souci d’une bonne qualité de l’alimentation prévaut aussi pour leurs brebis manex, de race basque, et leurs chèvres pyrénéennes. À Arbus, en plus du pacage d’hiver, le couple donne à son troupeau du maïs, de l’orge, du foin, de la luzerne, des féveroles. Et pas question de le nourrir avec de l’ensilage. «On s’efforce aussi de les élever en les surveillant juste ce qu’il faut

Les fromages de chèvre et de brebis que Marc fabrique en altitude et en «zone ours»  sont des «Pé descaous». Une expression tirée du surnom béarnais du plantigrade, qui signifie «le va-nu-pieds». Démarche initiée dans les années soixante-dix par le Fonds d’intervention éco-pastoral (FIEP), la fabrication de ce fromage se veut le reflet d’une cohabitation réussie entre bergers et ours. Signe distinctif du pé descaous : une patte d’ours apposée sur une face du fromage.

Avant, Mireille et Marc produisaient de l’ossau-iraty : «Mais nous avons laissé tomber. Comme nous n’utilisions aucun ferment et ne travaillions qu’au lait cru, il y avait trop de différences de goût et de texture d’un fromage à l’autre. Lors des concours entre producteurs, nous étions mal notés pour notre manque de régularité.» Marc ne cache pas un engagement militant avec sa compagne, -notamment au sein de la Confédération paysanne, dirigée par José Bové, mais il n’est pas donneur de leçons. «Je ne suis pas là pour faire la révolution !»

Guilemette Echalier

Source: VSD
Le site photos d' Alain Guilhot
Photo : FIEP

13 mai 2008

Etienne Boyer

Etienne H. BOYER

Mauvais berger par Etienne Hughes Boyer, les aventures d'un aspirant berger chez M..., bergère béarnaise et militante ultra-pastoraleEtienne H. BOYER est né en 1971 à Cognac, en Charente, de parents professeurs d’anglais. Ceci pour dire que rien ne le prédestinait à devenir berger dans les Pyrénées…

Il ne l’est d’ailleurs toujours pas aujourd’hui ! L’auteur de cette nouvelle autobiographique illustrée (dont une première version écourtée a été publiée sur son blog "CLP64" en mars 2007), est toujours à la recherche de la profession qui saura éveiller son intérêt, et surtout qu’il saura garder un peu plus de 2 ou 3 ans…

Etienne H. BOYER a occupé le poste de correspondant local de presse pour le journal Sud-Ouest, édition Béarn et Soule depuis octobre 2001 jusqu'à mars 2008. En décembre 2003, il a co-créé le webdo des basques d’ici et d’ailleurs "Euskobizia", dont il est toujours directeur de publication aujourd’hui. Preuve qu’il n’est pas si inconstant qu’il n’y paraît !

Dans "Mauvais berger", son premier livre, Etienne H. BOYER, qui revendique son appartenance aux Verts du Pays Basque, livre sa vision très subjective d’un certain milieu agricole pyrénéen, et règle des comptes avec des fantômes de son passé, mais aussi-et surtout- avec lui même...

Où trouver le livre "Mauvais berger" ?

  • A Mauléon (64), chez Allande Etxart au magasin des produits régionaux,
  • A Bayonne (64), à Elkar Megadenda, et à la "Librairie de la rue en pente",
  • A Oloron Ste Marie (64), au centre E. Leclerc Loisirs, et à "la Petite Librairie",
  • A Pau (64), au Centre E. Leclerc "Parvis 3", dans le rayon "régionalisme",
  • A Saint Jean Pied de Port-Garazi (64), Maison de la Presse Carricart (en ville), et librairie Kukuxka, rue de la citadelle,
  • A Cognac (16), Maison de la presse, rue d'Angoulème,
  • A Saint-Palais (64), boutique Amikuze...

Vous pouvez aussi directement vous le procurer auprès d'Etienne Hugues Boyer à Ordiarp, ou de Laurent Lurbeltz Caudine à Moncayolle. Et bientôt à Navarrenx, à Orthez, à Tardets, à Biarritz, à Anglet...

Lire aussi à la buvette :

21 décembre 2007

Mauvais berger

Mauvais berger ! C'est le titre de la nouvelle autobiographique illustrée que finalise Etienne Hugues Boyer à partir des notes publiées en 2006 sur son blog et qui raconte son expérience d'aide berger lors de plusieurs saisons en estives en Haut-Béarn (1998, 1999 ...). Un récit polémique qui trace un portrait peu flatteur du milieu pastoral.

Etienne Hugues Boyer : « L'intrigue restera la même, puisque c'est une histoire vraie, mais vue de mon point de vue entièrement subjectif (au sens où les protagonistes de l'histoire auront certainement un point de vue différent du mien). Depuis, il y a eu et aura encore quelques rajouts de bribes éparses d'ici sa publication officielle, qui non seulement étofferont un peu le tout, mais surtout donneront à mon histoire un cadre "naturaliste" un peu plus en phase avec le ton que je donne au récit, et ma façon de voir le monde aujourd'hui.M. la bergère du Béarn

Mais le plus important, dans tout ça, c'est que ce livre, qui n'est dans un premier temps pas destiné à la vente, et pour cause - je n'ai pas réfléchi sérieusement à un quelconque mode de commercialisation ou de distribution - contiendra des illustrations qui sont actuellement en cours d'élaboration.

Pour vos beaux yeux, et pour vous faire patienter, voici mon personnage principal "M." La caricature est plus vraie que nature! Ceux qui la connaissent comme je l'ai connue n'en douteront pas ! Je pense que je rajouterai aussi quelques pages de photographies "d'époque", pour le blues, et pour ancrer le récit dans la réalité.»

Etienne Hugues BOYER
Brevet professionnel responsable d'exploitation agricole
Etés 1998 et 1999 : Estives en montagne en vallée d'Ossau, AFARPA
Correspondant local de presse, journal Sud-Ouest Béarn et Soule

Ma vie de berger en vallée d'Ossau

14 septembre 2007

Témoignage d'un berger pour la défense du patrimoine

Une montagne bien vivante

Oyez, oyez, braves gens ! C'est un jeune berger (33 ans) de montagne  qui vous parle.

Etant défenseur d'une montagne bien vivante, où tout le monde à sa place, j'ai souvent fait partie des réunions de concertation, d'explications, de réflexion sur notre métier, mais surtout sur la manière dont nous pouvions (dont nous devions, dirais-je même) cohabiter avec les "prédateurs naturels" et, de plus en plus, avec le tourisme (qui lui, a tendance à nous éradiquer).

Je connais bien, et personnellement, une partie de cette petite bande de furieux éleveurs ! Si vous saviez le nombre d'insultes (souvent à caractère raciste), de pressions morales et physiques (surtout vis à vis de la gente féminine), de pare-brise cassés et de pneus crevés (entre autres) - j'en passe et des meilleures- que nous subissons !

Un article n'y suffirait pas, il faudrait une édition spéciale ! Bref, tout cela n'est rien face à ce choix de société (...) : vivre ensemble et partager, ou alors, disparaître ! Car c'est bel et bien toute la filière ovine française qui est en crise depuis les années 1980 (merci Rainbow Warrior!), et les prédateurs naturels (ours, loups, lynx) ne font que cristalliser cette crise, mais, depuis eux, au moins, l'on en parle !

Beaucoup de méthodes existent : chiens de protection, parc de nuit électrifié, de vrais bergers et non de simples surveillants (je ne vais pas me faire que des copains), des troupeaux plus petits sur les montagnes trop escarpées, donc emplois subventionnés de bergers supplémentaires, habitations mobiles de type yourtes, tipis, pour être plus proches des bêtes dans les "quartiers" lointains, bergers itinérants, éco-volontaires, radiotéléphonie ...

Mais non ! Ces tristes réactionnaires "à bérets vissés" refusent tout en bloc ! Tout ! Ils croient encore que la montagne, que nous avons malgré tout "dessinée" au fil des siècles, leur appartient et qu'ils ont droit de vie ou de mort sur ces êtres vivants emblématiques (ou non).

Nous, les bergers modernes de ce IIIème millénaire, nous souhaitons partager ce si bel espace, faire découvrir aux néophytes notre passion, notre vie, et perpétuer ce flambeau très ancien et bénéfique au travers de nos techniques, nos savoirs, dans le respect des cycles de la nature, de tous les êtres vivants...

Nous sommes les "gardiens" d'un temps immémorial, pour eux, pour nous, pour ceux qui nous succéderont. Merci et bonheur à ceux qui le comprennent ... Et pour les autres, essayez au moins ! Pour nos enfants, nos petits enfants !

Soyons heureux, vivons notre vie, partageons et aimons nous ! "

D.M. berger en estive (48).
Source : Politis n°966 du 6 au 12 septembre 2007

18 août 2007

Ces bergers qui tolèrent l'ours

VALLÉE D'ASPE. Jérôme Ouilhon, du Fonds d'intervention éco-pastoral, est parti à la rencontre de Lucie et René deux bergers. Ils ne condamnent pas l'ours et s'équipent pour se protéger du plantigrade

Déjà trois heures que Lucie est levée à la cabane d'Hortassy, au-dessus du val de Belonce. Les brebis sont traitées, le caillé commence à prendre forme dans le chaudron. La bergère ne fait plus que trois fromages par jour au lieu de six car les brebis ont moins de lait. L'été tire à sa fin, Lucie et son ami Laurent en profitent pour lever le pied. Dans sa poussette, Christophe, leur fils de 8 mois, tire l'oreille de Charly l'un des deux patous, beaucoup plus docile avec le fils de la maison qu'avec les étrangers. Les cochons, gras et placides, se dorent aux premiers rayons du soleil. Les randonneurs les plus matinaux descendent du refuge d'Arlet et passent devant la bergerie.

«On est plus embêtés par les sangliers que par les ours»

En cette journée ordinaire du mois d'août, dans cette cabane de la zone à ours, en plein parc national, Jérôme Ouilhon, l'unique salarié du Fonds d'intervention éco-pastoral (FIEP) effectue sa visite de courtoisie et d'aide technique. Il est venu avec un bénévole du FIEP, Alain Bruel, fidèle parmi les fidèles. Ils ont laissé la voiture au-dessus de Borce et ont marché jusqu'à chez Lucie et Laurent. Jérôme prend des nouvelles. Il s'enquiert de l'état des radio-téléphones, du fromage Pé Descaous. On parle du projecteur d'effarouchement, de la clôture de protection (voir par ailleurs), autant de techniques mises en place pour se protéger de l'ours.

Ici, la bergère n'est pas inquiétée. «On a beaucoup plus de dégâts de sangliers que d'ours!» lâche Lucie Chandelle. «Quand il y a des dégâts, c'est que les brebis ne sont pas parquées la nuit. Ceux qui ont des problèmes, ce sont ceux qui ne gardent pas!» estime sans détour, celle qui vient ici tous les étés depuis l'âge de 11 ans. Elle en a 27 aujourd'hui et a repris les habitudes du grand-père. Le reste de l'année, elle travaille à la ferme avec ses parents à Arette où elle vend son fromage, fabriqué en estive. Il porte la marque Pé Descaous (voir par ailleurs), matérialisée par une l'empreinte d'une grosse patte d'ours. Lucie ne défilera jamais pour le maintien de l'ours mais elle possède cette espèce de pragmatisme montagnard. «On est là tout le temps, on laisse notre odeur partout. L'ours est un animal sauvage. Il ne va pas s'approcher comme ça. De toute façon, s'il n'y avait pas l'ours, on n'aurait pas toutes les aides : héliportages, muletages etc.» Même son de cloche chez René Beudou. Sa cabane de Lapassa-Aillary est accessible par le même chemin à une petite heure de chez Lucie.

«S'il n'y avait pas l'ours, on n'aurait pas toutes ces aides »

Il est en train de traire ses bêtes. L'ours, il l'a senti de près. «J'ai eu onze brebis tuées, il y a trois ans sur le territoire espagnol. J'ai jamais été indemnisé.» Il n'en a gardé aucune rancœur. «Je ne suis pas contre. Cela dit, il ne me gênera pas la première fois, ni la deuxième mais s'il vient me voir tous les soirs, je serai pas d'accord. Je le chasserai. Pas à coups de fusil, je n'en ai pas!» Il s'adresse ensuite à Jérôme Ouilhon «Si vous mettez des ours, n'en mettez pas trop! Essayez de nous garder surtout.»

Source : Sud-Ouest - par Odile Faure.

NDLB: Quel plaisir de lire un tel témoignage!

17 janvier 2007

Opinion : Nicolas Bonanni - Contre l’identification électronique des animaux et des humains. Une histoire de traçabilité ovine, mais pas seulement

Texte envoyé à la buvette par Nicolas Bonanni

Des moutons et des hommes

Cet été, j’étais berger. A deux, nous gardions un troupeau de 1700 brebis dans les Alpes de Haute-Provence. Cinq éleveurs et éleveuses rassemblés en groupement, qui envoient leurs bêtes à 2000 mètres d’altitude de fin juin à mi-octobre. Au final, les brebis ne dorment en bergerie que de janvier à mai.

Les brebis nées avant 2006 portent à l’oreille une boucle en plastique qui indique le numéro de l’exploitation où elles sont nées et leur numéro personnel. Idem pour celles nées en 2006, sauf qu’elles portent deux boucles, une à chaque oreille, et que la numérotation a changé (1). Je savais déjà qu’un jour il ne s’agirait plus d’un simple «bouclage», mais d’un dispositif électronique, peut-être implanté sous la peau. Beaucoup d’éleveurs attendent cette réforme avec impatience, vu le côté contraignant et inesthétique des boucles aux oreilles (les trous aux oreilles s’infectent fréquemment, la numérotation des boucles a récemment changé et beaucoup d’éleveurs ne comprennent pas pourquoi on les embête avec ces satanées boucles). Il paraît que les puces électroniques vont permettre d’en finir avec ces boucles. Peut-être. En tous cas, cette réforme sera mise en place dans un an seulement, en janvier 2008.

Un sujet monopolise toutes les discussions de bergers, toutes les conversations dans les foires et les tee-shirts édités par les chambres d’agriculture. Ce sujet c’est le loup. Pourtant je crois que ces puces devraient bien plus inquiéter les éleveurs. Parce que «mille milliards de mouchards» (2) sont peut-être beaucoup plus dangereux que quelques gros prédateurs.

Je ne suis pas éleveur, juste un berger occasionnel. Peut-être que ça ne me concerne pas directement. N’empêche, ça me tracasse. Je voulais vous expliquer pourquoi, alors j’ai pris le temps d’écrire ce texte. Ne vous attendez pas à un catalogue de toutes les raisons de refuser ces puces : j’ai simplement mis des mots sur mon refus.

L’identification électronique des animaux (domestiques ou d’élevage) consiste à associer à chaque animal une puce électronique miniature. Il s’agit d’une puce électronique un peu particulière, appelée «transpondeur RFID» (pour Radio Frequency Identification Device, du nom de la technologie utilisée). A la différence d’une puce de carte bancaire ou de téléphone, pas besoin de coller le lecteur contre elle pour lire les données : une puce RFID est lisible «à distance», de quelques centimètres à plusieurs centaines de mètres. Souvent comparée à un code-barre amélioré, «il s’agit en fait d’un minuscule ordinateur communicant, d’une puissance équivalente à celle des PC produits en 1985» corrige Le Monde (3).

L’identification des carnivores domestiques (chiens, chats et furets) est obligatoire sous peine d’euthanasie (4). En juillet 2001, deux arrêtés ont fixé les moyens d’identification : l’un pour le tatouage classique, l’autre pour la puce électronique (implantée sous la peau). Pour les animaux domestiques le puçage est donc possible, mais non obligatoire. On constate cependant que l’identification électronique prend le pas sur le tatouage : en France 1,5 millions d’animaux domestiques sont pucés électroniquement. Cela représente un animal sur deux. De plus, le nombre de puçages augmente chaque année (200 000 en 2002, 500 000 en 2005). C’est le syndicat des vétérinaires qui gère le fichier.

Mais alors, pour les animaux d’élevage ? Avec l’augmentation de la taille des troupeaux et les scandales alimentaires récents (vache folle, grippe aviaire,…) la «traçabilité», s’impose comme incontournable (5). La loi imposera bientôt aux éleveurs de pucer leurs bêtes, sous peine d’interdiction de vente, comme aujourd’hui pour les boucles. Ainsi en janvier 2008 pour les ovins et les chevaux (6). Les modalités de cette identification électronique ne sont pas encore fixées. «Différents supports de ces transpondeurs ont été développés pour s’adapter aux diverses caractéristiques des animaux et des produits consommés. La solution la plus simple en élevage consiste à intégrer un transpondeur aux marques en matières plastiques traditionnelles placées à l’oreille des animaux et lisibles par l’éleveur. Le second système, davantage utilisé pour les animaux de compagnie, consiste à injecter, sous la peau de l’animal, le transpondeur intégré dans une enveloppe en verre ou en matière plastique inerte. Un troisième système, spécifique aux ruminants, est désigné sous le terme «bolus». Le bolus est un cylindre en céramique (haute densité) de masse et de taille variables selon les espèces qui est placé par intubation dans les pré-estomacs du ruminant où ils y restent séquestrés. Enfin un quatrième système, utilisé chez les porcins, consiste à injecter un transpondeur dans la cavité péritonéale. A terme, tous les animaux d’élevage de la Communauté Européenne devront être identifiés par un des quatre types de support» (7).

La technologie semble efficace, quoique le professeur Gilbert Mouthon (Ecole vétérinaire de Maison-Alfort) prétende que les puces soient facilement sabotables (8). De nombreux pays européens l’ont déjà rendue obligatoire pour les animaux domestiques.

Actuellement, chiens, chats et furets se font implanter la puce à la base gauche du cou. Par contre, les tests «grandeur nature» menés sur le cheptel ovin français consistent à poser des boucles électroniques aux oreilles des animaux (9), c’est-à-dire des boucles comme celles d’aujourd’hui, qui conserveraient le même numéro, avec une puce RFID à l’intérieur contenant elle aussi ce numéro. Quoi qu’il en soit, les éleveurs hériteront de lecteurs, fixes ou portables, qui leur permettront «d’identifier» chaque animal.

Je me rappelle de Blanquette, la seule chèvre avec notre troupeau de 1700 brebis. Elle avait sa petite boucle n°4013 à l’oreille. Pour ce grand troupeau, les boucles ne me choquaient pas (pas facile de distinguer la 3065 et la 3075 sans regarder leur boucle), mais pour Blanquette le ridicule et l’absurdité de cette «traçabilité» industrielle et bureaucratique sautaient aux yeux : on la connaît par son nom, c’est notre copine (elle nous réveille quand on fait la sieste et que les brebis se barrent en douce), elle est la seule chèvre à des kilomètres à la ronde… Pourquoi lui avoir foutu une boucle comme ça à l’oreille ? Ridicule, absurde... mais aussi inquiétant, quand on sait que la manière dont les humains traitent leurs animaux préfigure souvent la manière dont ils vont se traiter entre eux.

Pour me faire comprendre, je vais vous faire quitter le monde de l’élevage un instant. En Grande-Bretagne, le Ministère de l’Intérieur a annoncé en juillet son intention de pucer certains criminels sexuels pour suivre leurs déplacements par satellite. Réservées aux volontaires, les puces utilisées seront également capables de suivre le taux de pression sanguine et le rythme cardiaque des individus. On a fait appel à une entreprise qui produit déjà des dispositifs de suivi de voitures par GPS. Arguments des promoteurs du projet : «Si nous sommes préparés à suivre les voitures, pourquoi ne suivrions nous pas les individus ?» (10), mais surtout «des puces de repérage similaires sont déjà utilisées de manière intensive sur les animaux et le bétail» (11).

Pour moi, le cœur du problème est là. On commence par nous encourager à pucer les animaux. Aucun inconvénient, que des avantages. Puis on nous propose de pucer les humains. Pas seulement les pédophiles, l’entreprise américaine Applied Digital Solutions s’étant fait une spécialité du puçage des humains avec sa puce sous-cutanée VeriChip. «Début 2006, plus de 2000 personnes avaient un VeriChip dans le bras» (12). Clients de boîtes de nuit à Barcelone et Amsterdam, policiers à Mexico, personnes hospitalisées aux Etats-Unis et à Rome… la liste est longue. Aux Etats-Unis, Mickey Sklar, 28 ans, qui habite Brooklyn, a choisi de vivre avec un chip RFID dans la main gauche. «C’est un modèle bas de gamme, un peu gros, fabriqué en série pour le bétail. Je l’ai payé 2 dollars, et les lecteurs 40 dollars pièce. (…) J’ai connecté un lecteur RFID à mon Macintosh. Il se met en marche dès que j’approche la main du clavier. J’ai aussi fabriqué un petit écran sans fil : quand je passe la main devant, il me reconnaît et affiche mes e-mails ou mes sites favoris» (13). Un modèle «fabriqué en série pour le bétail ?» Oui : même pour son fameux VeriChip, Applied Digital Solutions «a simplement amélioré un système couramment utilisé aux Etats-Unis pour marquer le bétail et les animaux de compagnie» (14). Simplement.

Un jour il s’agit d’un puçage volontaire pour le dossier médical dans certains hôpitaux, un autre jour d’un puçage obligatoire mais restreint à certaines catégories (criminels, sans-papiers,…) puis sans doute, au final, d’une pratique généralisée à chacun et chacune d’entre nous. «Imperceptiblement, notre société se transforme et elle va se réveiller engluée dans un réseau de fichiers et de contrôles, et au final, on aura laissé amputer notre vie privée et notre identité» (15). Celui qui tient ces propos n’a rien d’un contestataire. Il s’agit d’Alex Türk, sénateur non-inscrit de la majorité, également président de la Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL), l’institution chargée d’officialiser chaque nouveau réseau, chaque nouveau fichier, chaque nouveau contrôle et de tirer de temps en temps la sonnette d’alarme. A aucun moment nous n’aurons été consultés, et nulle part ni vous ni moi n’aurons trouvé le courage ou l’énergie de nous insoumettre à ce totalitarisme rampant, fait de petites choses qui s’additionnent et se multiplient «simplement» les unes les autres…

J’exagère ? Vous trouvez ça absurde ? Vous êtes convaincus que jamais nous n’en viendrons à pucer l’ensemble de la population ? Vous pensez que ce n’est pas parce qu’on puce les animaux, quelques criminels dangereux, et que quelques férus de technologie choisissent de se faire implanter des mouchards sous la peau que ce modèle se généralisera à toute la population ? Vous pensez que la CNIL, les comités d’éthique et les consultations citoyennes nous protégeront des éventuelles «dérives»? Je voudrais bien croire ça. Mais j’ai fait quelques recherches, et des exemples historiques m’ont rendu sceptique.

Exemple 1 : comment la carte d’identité s’est généralisée

Les papiers d’identité sont une invention récente, concomitante du développement des grandes villes et des moyens de déplacements. Au XIXè siècle, la pièce d’identité unique n’existait pas. Il était courant de voir des gens, pour justifier leur identité, produire passeport intérieur, livret ouvrier, livret militaire, livret de famille, permis de chasse, acte de naissance, certificat d’identité, certificat de bonne vie et mœurs, certificat de domicile, puis carte d’usager de chemin de fer, carte d’association d’étudiants...

En 1880, Alphonse Bertillon du service de l’Identité Judiciaire, invente l’anthropométrie, technique qui mesure les particularités dimensionnelles des personnes. Il ajoutera les empreintes digitales à ses fiches anthropométriques en 1890. Dans le même temps, en 1888, obligation est faite aux étrangers de se déclarer en mairie. Quelques années plus tard, le carnet anthropométrique est imposé aux nomades (1912) puis aux étrangers (1917). De la même manière, le bertillonage qui concernait initialement les délinquants récidivistes, s’étend à tous les délinquants puis à tous les prévenus du dépôt. Bertillon, qui est à l’époque un scientifique aussi honoré que Pasteur, suggère de .cher «tous les adultes sans exception».

L’idée d’une «carte d’identité» qui permettrait de distinguer les vagabonds des honnêtes gens se dessine ainsi tout au long de la Troisième République. Elle est partiellement appliquée par le préfet de police de Paris en septembre 1921.

C’est le 18 Août 1940 que l’idée d’une Carte d’Identité de Français va vraiment prendre forme sur tout le territoire. Ce jour-là, les autorités allemandes imposent une carte d’identité préfectorale à tous les français de la zone occupée. En zone française, le régime de Vichy va lui aussi rendre la carte d’identité obligatoire, mais il peinera à l’imposer. Sous la pression des autorités allemandes, qui voient d’un œil intéressé l’instauration de cette carte, elle est imposée en priorité dans les zones où peuvent se trouver juifs et hommes mobilisables.

Aujourd’hui la carte d’identité est pleinement rentrée dans les mœurs en France, et on oublie souvent qu’elle n’est toujours pas obligatoire, les citoyens étant simplement tenus de pouvoir «justifier leur identité». Ces habitudes sont très récentes : le XIXè siècle voyait parfois d’honnêtes ouvriers affronter les gendarmes qui osaient leur demander leurs papiers. Au Royaume-Uni (où la carte d’identité n’existe pas encore) le National Council for Civil Liberties a dénoncé en 1995 le projet de carte nationale d’identité britannique comme «une intolérable atteinte à la liberté individuelle des Anglais et comme un encouragement au développement des pires instincts autoritaires de l’Etat». Même l’association des Chiefs Police Officers s’est montrée défavorable au projet (16). Mais les parlementaires britanniques ont tranché durant l’été 2005 : en 2007 ou 2008 leurs concitoyens auront bien une carte d’identité électronique, biométrique et obligatoire.

En un siècle, cette idée absurde, cette «intolérable atteinte à la liberté individuelle», cet «encouragement au développement des pires instincts autoritaires de l’Etat» est devenue une évidence.

Exemple 2 : comment le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques s’étend.

A sa création, ce fichier génétique de la police concernait exclusivement les délinquants sexuels. C’est d’ailleurs bien le caractère révoltant des agressions sexuelles qui, seul, pouvait être utilisé comme cheval de Troie pour mettre en place ce nouveau type de fichage de la population. Comme chaque fois, il ne s’agissait que d’une exception : seules 1300 personnes étaient fichées, déjà condamnées pour crimes sexuels. Mais l’usage s’est vite élargi. Premier temps : le vote de la LSQ, en 2001 (Daniel Vaillant, PS). Le champ d’application s’est étendu aux terroristes, meurtriers et auteurs de braquages et vols avec violence (23 000 personnes). Deuxième temps : la LSI (votée en mars 2003, appliquée par les décrets de mai 2004). Le fichage a alors passé un cap : «Avant [cette date], seul le profil des personnes définitivement condamnées étaient conservé. Ceux des suspects étaient comparés avec ceux des échantillons non identifiés prélevés sur la scène d’infraction et ceux des individus déjà dans le FNAEG. Depuis, ils sont tous insérés dans la base et conservés de vingt-cinq à quarante ans. De plus, les crimes et délits sont presque tous intégrés.» (17).

Ainsi, on peut aujourd’hui se faire prélever son ADN lors d’une garde à vue, pour un vol en supermarché ou même pour de simples soupçons. Des personnes se retrouvent ainsi fichées sans avoir commis de délit. Au 31 octobre 2006, le FNAEG comptait près de 350 000 profils (18). Objectif affiché par le gouvernement lors du vote de la LSI : en obtenir 700 000, y compris ceux des mineurs de 13 à 18 ans. «Il faudra recruter du personnel» avait-on alors judicieusement fait remarquer à l’Assemblée Nationale. Certes.

Mais pourquoi s’arrêter à 700 000 personnes alors qu’on est si bien lancé et que la population ne se plaint guère? Toujours lors du vote de la LSI, Jean-Christophe Lagarde (député UDF) déclarait à l’Assemblée Nationale: «A l’origine, le groupe UDF souhaitait déposer un amendement tendant à étendre le FNAEG à l’ensemble de la population. (...) Nous avons cependant renoncé au dépôt d’un tel amendement car nous ne disposons pas aujourd’hui des moyens - financiers et autres - nécessaires. Mais je souhaite que le Gouvernement y réfléchisse pour l’avenir.» (19).

Fichier génétique, carte d’identité : au début réservés à des populations «marginales» (pédophiles, terroristes, récidivistes, étrangers,…), ces dispositifs s’étendent en quelques années à l’ensemble des crimes et délits et, pour finir, à l’ensemble de la population. Ceci malgré toute l’attention des commissions d’éthique et autres conférences de citoyens. Il en sera sans doute de même pour les puces RFID sous-cutanées.

Vous rappelez-vous de William Harwin, ce chercheur cité au début qui se voulait rassurant en nous expliquant que «des puces de repérage similaires sont déjà utilisées de manière intensive sur les animaux et le bétail» ? Je voudrais vous présenter un des ses collègues du département de cybernétique de l’Université de Reading : Kevin Warwick. Il s’est lui-même fait implanter, en 1998 et 2002, des puces sous la peau, pour qu’à son approche certaines portes s’ouvrent et que la lumière s’allume. Son épouse s’étant fait elle aussi implanter une puce, les deux tourtereaux échangent maintenant leurs émotions électroniquement. Et il affirme «[qu’] à long terme cette technologie permettra de communiquer par la pensée. C’est la prochaine étape de l’évolution. Les puces implantées vont améliorer l’homme et augmenter ses capacités. (…) Je pense qu’il y aura un monde à deux vitesses, avec une sorte de sous-espèce : ceux qui n’auront pas ce type d’implants seront laissés pour compte» (20). Un monde à deux vitesses qui fait terriblement penser à l’effrayant «Meilleur des Mondes» décrit par Aldous Huxley (21). Après les eugénistes, voici le mouvement «transhumaniste», qui prétend dépasser l’espèce humaine. Au lieu de quoi il va simplement ravaler l’humanité au rang de bétail. Pendant ce temps, on prend doucement l’habitude de traiter les animaux comme des machines à viande.

Alors, que penser de tout cela ? Pucer les animaux est-il finalement plus choquant que d’élever des centaines de brebis pour abattre et manger leurs petits ? Personnellement, je ne mange pas de viande. Je frissonne déjà quand des gens parlent d’abattre un lapin ou une poule. Mais ce que j’ai appris cette année, c’est que certains éleveurs font leur métier de façon plus humaine que d’autres. Connaissent chacune de leurs bêtes, leur donnent des noms. Sont prêts à arpenter la montagne pendant des heures plutôt que de se dire qu’ils en ont perdu une. Et se foutent bien que les brebis bouffées par les loups soient remboursées X euros. C’est peut-être ça la différence entre «paysan» et «exploitant agricole». Ces éleveurs-là accepteront-ils de pucer leurs animaux ?

Le puçage des ovins deviendra obligatoire en janvier 2008. C’est mauvais signe pour les paysans, qui se laissent petit à petit imposer des choses dont on n’a pas besoin (OGM, élevages de poules en batterie, agriculture intensive…). Et petit à petit le monde agricole disparaît...

Mais ça signifie surtout que le filet se resserre autour de moi, autour de nous. Cette mesure s’ajoute à bien d’autres dispositifs (technologiques ou administratifs) et au contexte politique et juridique actuel. C’est une maille de plus dans une société déjà bien quadrillée, où celles et ceux qui n’ont «rien à se reprocher» se retrouvent tracés, surveillés, contrôlés comme les pires criminels. Où tout comportement anormal, tout regroupement collectif, toute initiative subversive est qualifié de «terroriste». Cette normalisation de la société va-t-elle dans le sens d’une humanisation ou d’une animalisation ? Les bénéfices de cette pacification seront-ils pour la population, ou plus sûrement pour les élites qui gouvernent notre oligarchie ? (22) Sommes-nous prêts à sacrifier toutes nos libertés pour vivre en sécurité ? Dans ce cas il faudra arrêter d’employer le mot de démocratie, reconnaître le caractère totalitaire de ces tendances à la normalisation et nous demander quelle «sécurité» nous aurons gagné.

Mon oncle Philippe, éleveur de brebis à la retraite, me disait que cette «traçabilité», bonne pour le bétail, devient dangereuse utilisée sur des humains. Je crois qu’il se trompe : la question à poser n’est pas celle des usages, mais celle des mondes. Je m’explique. Bien sûr, toutes ces technologies ont leurs côtés «positifs» et leurs côtés «négatifs». Mais elles ne sont pas neutres : elles sont indissociables du monde qui les produit et qu’elles viennent renforcer : le monde moderne, gouverné par la marchandise. Ici, les sciences et les techniques servent avant tout à renforcer le pouvoir de la classe dominante. Elles sont mises au service de la production aliénée et du contrôle social. Tous les dispositifs qui s’appliquent au bétail s’appliqueront un jour aux humains, avec pour objectif que le troupeau humain se comporte normalement, et non librement. Voulons-nous d’un monde prêt à pucer les humains?

Moi je n’en veux pas. Parce que j’ai des rêves plus grands que cette vie «sans frottement, sans arrêts ni incidents, dépourvue de toute saute d’intensité, (...) [sans] aventures, [sans] rencontres non plus» (23), la seule vie que ce monde nous autorise encore. Une vie qu’on nous impose, à coups de caméras, de puces RFID, de fichage ADN. Une vie misérable que nous intériorisons, à force de travail salarié, de télévision abrutissante, de relations sociales normées. C’est au nom de mes rêves que je refuse les puces RFID et le monde qui les produit et qu’elles viennent renforcer.

Mais comment s’opposer à ce pouvoir diffus ? Comment savoir à quoi faire front, à qui, à quel moment ? Il est si facile de se dire qu’on a déjà tout accepté, alors pourquoi pas ça ? Oh, et puis finalement ce n’est pas si grave, on s’opposera quand ce sera vraiment dangereux, franchement totalitaire. Hélas, de nos jours même le totalitarisme n’est plus franc, tout fout le camp. Mieux vaut donc prendre les devants.

Nous opposerons-nous quand il faudra faire pucer les enfants à la naissance ? Eh non ! Ce ne sera pas plus scandaleux que le fichage ADN ou le puçage des animaux aujourd’hui, car on s’habitue à tout.

Il est possible de refuser de pucer ses animaux, comme d’autres refusent le prélèvement ADN malgré les poursuites judiciaires (24). Mais si nous ne réagissons pas, si pour commencer les éleveurs ne réagissent pas, il y a gros à parier que dans une dizaine d’années ce texte fera sourire. «Ah bon ? En 2007, tous les humains n’étaient pas pucés?»

Nicolas Bonanni
Janvier 2007
10, rue Yves Farge - 38600 Fontaine - 04.38.02.99.49

Pour Micheline, Marcelline, Gwendoline, Blanquette, Peugeot, Loulou, Princesse, Marylin, Choupette, Mona et quelques autres.
Et pour Fréderic.

Reproduction libre.

Lire la suite "Opinion : Nicolas Bonanni - Contre l’identification électronique des animaux et des humains. Une histoire de traçabilité ovine, mais pas seulement" »

12 août 2006

L'ours n'inquiète pas le groupement pastoral de Sarrancolin

Pastoralisme: des éleveurs de Sarrancolin se sont regroupés afin de gérer les estives et leurs troupeaux

Le Groupement Pastoral de Sarrancolin dit des «Trois Collantigues » du nom de certains quartiers, que l'on retrouvait autrefois à Ilhet, Camous et Sarrancolin regroupe 17 éleveurs des trois villages, qui tous les étés amènent leur troupeau à l'estive.

Selon Marie Menvielle la présidente du groupement pastoral, cette structure a été créée afin de faciliter le travail des éleveurs, notamment, pour les aider à gérer leurs troupeaux et à valoriser les estives.

D'ailleurs grâce à l'action du groupement, une route d'accès a été réalisée, l'eau amenée, et un parc de contention a été construit, de même qu'une cabane de berger. Les estives, un vaste territoire de 910 hectares qui s'inscrit entre vallée d'Aure du Nistos et de la Barousse, qui s'échelonne entre 1500 et 1900 mètres d'altitude, et qui accueille tous éleveurs confondus, 250 bovins, 600 ovins et 20 chevaux. Quant à la cabane, la dernière réalisation du groupement, selon sa présidente, l'édifice comprend tous les équipements nécessaires pour qu'un berger puisse éventuellement y séjourner.

Une réalisation qui a coûté 500 000 francs de l'époque (elle a été inaugurée en 1996 par Robert Marquié le maire de Sarrancolin) et qui a été subventionnée par l'Europe, l'État, la Région et le Conseil Général.

Aucune attaque

Cependant affirme Marie Menveille il y a peu de chance pour qu'actuellement un berger y séjourne. La configuration de l'estive, basse altitude et sa facilité d'accès par la route, ne nécessite pas la présence d'un berger à temps complet. À tour de rôle les éleveurs montent surveiller leurs bêtes. Et ce n'est pas la menace représentée par l'ours, qui incitera à changer de méthode. Selon la présidente : « Chez nous, on sait que l'ours passe dans nos estives, on en a les preuves. Il est même descendu jusqu'à Saint Arroman. Mais à ce jour, aucune attaque du plantigrade n'a été recensée ». Pour autant les membres du groupement ne manquent pas de projets. Très prochainement, dès cette fin de semaine, une clôture électrifiée de 2.8 km va être édifiée par les éleveurs à l'estive. Dans le but de contenir les troupeaux, mais aussi d'éviter les intrusions des cervidés. Une réalisation d'un coût total de 4 500 €, subventionnée à hauteur de 3 850 €, par la DDA. De même, en 2007, est au programme la réalisation d'un passage canadien destiné à permettre le passage des véhicules, sans pour autant permettre aux animaux de s'échapper de l'estive.

Selon Marie Menvielle, autant de réalisations qui n'auraient été possibles, sans le travail bénévole des éleveurs du groupement, ainsi que de quelques passionnés de la nature et de la montagne.

A. Maillé

02 avril 2006

Comment apprivoiser un berger

Il y a beaucoup d'espèces plus ou moins en voie de disparition dans les montagnes. Aujourd'hui, je voudrais parler de celle que l'on appelle communément "pâtre" ou "berger."

C'est une espèce étrange, généralement armée d'un bâton, d'un couvre-chef de formes plus ou moins diverses et d'un parapluie en bandoulière (quel que soit le temps d'ailleurs). Pratiquement, il est toujours accompagné d'un ou plusieurs chiens, souvent bruyants, mais pas toujours agressifs.

Francis_chevillonSes mœurs sont quelquefois surprenantes: affable, ou bourru, sans qu'on ne comprenne toujours la cause. Nous avons à ce propos relevé quelques constantes intéressantes: Plus le groupe de visiteurs sera important et voyant, plus il aura tendance à se cacher.

D'autre part, on peut noter qu'il est assez facile à apprivoiser avec du vin, du Ricard ou de la viande rouge (la verroterie est à déconseiller), par contre, nous en avons rencontré un qui préférait le jus de fruit au vin, le riz complet et la salade au steak braisé (ces goûts bizarres correspondent, nous semble-t-il, à la longueur des cheveux dudit berger, mais cela reste à vérifier!)

Après une étude psychosociologique poussée et de nombreuses expériences, nous avons déterminé un point qui semble fondamental et doit conditionner toutes nos attitudes. Il est persuadé, dans tous les cas -même si c'est à des degrés divers- que la montagne lui appartient. Il s'agit donc, pour nous, d'en tenir compte. Par exemple, il appréciera toujours qu'on lui demande la permission d'établir un campement, ou de capter une source. Il s'avérera même dans certains cas de "bons conseils", notamment pour prévoir le temps (il semble jouir à ce propos d'un sens supplémentaire), ou pour nous aider dans un travail de prospection car, en général, il connait assez bien son secteur, quoiqu'il marque un dégout souvent prononcé pour tout ce qui peut ressembler à un trou ou à une grotte.

A ce propos, il est toujours judicieux de lui faire remarquer qu'après nos explorations, nous reboucherons ou nous protégerons les trous que nous avons creusés. De même qu'il aime à ce que la place du campement soit nettoyée au moment du départ (plastiques, boîtes de conserves, etc.)

Une autre constante d'ordre psychologique que nous avons pu observer est le fait que "la modestie ne l'étouffe pas". Il aura même tendance, dans certains cas, à pratiquer une attitude condescendante en ce qui nous concerne. Nous en avons même rencontré un qui se comparait à l'Aigle ou à l'Isard. Cela semble dû au fait qu'il se tient plus particulièrement sur les crêtes ou aux endroits escarpés pour surveiller son bétail.

Une méthode simple pour l'apprivoiser consiste à lui signaler les bêtes isolées que l'ont peut apercevoir, en prenant bien soin de lui signifier la marque ou "pégé" qu'elles ont sur le dos, ainsi que sa couleur ou sa localisation. (Le pégé est une marque à la peinture que les brebis ont, soit sur les épaules, le dos ou l'arrière-train; il est différent selon les propriétaires. Les vaches quant à elles n'ont qu'une étiquette (appelée "boucle") à l'oreille, avec un numéro). Il convient de le renseigner de façon assez souple afin de lui laisser la possibilité de dire "qu'il le savait déjà". Idem pour les bêtes mortes que l'on peut rencontrer.

A ce propos, il semble évident qu'il nous faut éviter à tout prix de laisser rôder nos chiens (il est même grandement préférable de ne pas en avoir) car il marque une obsession notoire à ce sujet.

Pour que le contact soit facilité, il est nécessaire de connaître quelques termes dont il se sert le plus couramment, afin d'éviter d'être traité de "touriste" -ce qui sonne souvent comme une insulte dans sa bouche.

Les BREBIS ou femelles adultes

Elles sont la grosse majorité du troupeau et c'est le terme général qu'il emploie lorsqu'il veut parler d'un groupe, et non pas le vocable MOUTON réservé aux mâles châtrés de plus d'un an. Les mâles entiers pour la reproduction étant les BELIERS, souvent avec des cornes, encore que cela dépende des régions, de même que les brebis.

Il emploie le terme "mousquer" ou "coumer" pour parler de l'habitude qu'on les bêtes de se protéger du soleil pendant les heures chaudes du midi. C'est d'ailleurs une attitude qu'il partage aussi volontiers. Il parle de "faire la sieste" et il n'est jamais judicieux de venir le voir à ces heures là, même pour lui demander une boîte d'allumettes ou un ouvre-boîte.

Une autre tactique d'apprivoisement que nous avons employée avec succès -surtout dans le cas de cabane isolée ou éloignée de la limite des bois - consiste à lui rendre visite avec un fagot de bois que l'on décharge ostensiblement devant la porte de son abri. Sa reconnaissance, même si elle n'est pas marquée, sera bien évidemment proportionnelle à la dimension dudit fagot. Cette méthode est donc à déconseiller aux personnes déjà lourdement chargées ou fatiguées de naissance, mais peut provoquer une invitation à la veillée dans la mesure où l'on aime à entendre des histoires animalières ou de l'ancien temps. (Il convient d'éviter dans ce cas d'arriver trop nombreux, surtout si l'on ne fournit pas la boisson.)

Soulignons à ce propos qu'il est fermement déconseillé de pénétrer dans "sa" cabane en son absence, même si celle-ci (errare humanum est) est portée "refuge" sur notre carte.

Un autre sens (en plus de la prédiction du temps dont nous avons parlé plus haut) semble être plus développé que d'ordinaire, c'est la vue, qu’il complète d'ailleurs très souvent par une paire de jumelles plus ou moins sophistiquées. A ce propos, il nous faudra admettre qu'il sera presque toujours au courant de tout ce qui touche nos allées et venues ou nos activités matinales. Il faut savoir en tenir compte.

En espérant que ces quelques remarques sans prétention puissent aplanir le fossé qui sépare presque deux civilisations, et qu'ensemble nous puissions jouir des montagnes qui nous entourent.

Francis Chevillon

Lire aussi Etre berger et pro-ours : qui a dit incompatible ?

Francis CHEVILLON, Berger à Seix, Ariège, ancien président de l’association des Pâtres de l’Ariège, vice-président de l’Association pour la Cohabitation Pastorale. (ACP) Association Cohabitation Pastorale - 09220 Siguer - Tel : 05.61.05.83.73 - jmuratet.ACP@wanadoo.fr. Avec l'aimable autorisation de www.ariege.com

[La buvette : Certains bergers en Ariège et en Pays Toy ne sont pas apprivoisables, suivez mon regard; mais d'autres oui et cela vaut la peine de les rencontrer !]

18 mars 2006

Témoignage de berger : les écologistes devraient s'occuper d'avantage de leurs loups

Mathieu Erny est berger dans les Alpes de haute Provence l'été et en Crau à d'autres saisons. Sur son blog, il désire communiquer sur les droits des brebis

« Lorsque l'on parle de cohabitation entre les troupeaux ovins et les grands prédateurs, je regrette souvent la distinction entre les animaux "nobles", les prédateurs sauvages, et les troupeaux de brebis dont on prend peu en compte leur contribution à la "biodiversité" et dont on ne considère pas du tout leur place comme animal ayant une éthologie riche et intéressante.

Il ne vient pas souvent à l'esprit de ceux qui parlent de la liberté des grands prédateurs que les brebis peuvent être considérées de la même façon, avec bien sûr toutes les nuances qui s'imposent. La connaissance qu'a le berger du  comportement des brebis et son lien avec ses bêtes est aussi un patrimoine à préserver.

Humainement le problème est le même, au niveau de la "biodiversité", la présence des grands prédateurs n'est pas ce qu'il y a de plus urgent surtout lorsqu'elle gêne d'autres actions dans ce sens notamment par sa grande médiatisation et son côté sensationnel. Ce qui est important par contre c'est d'arriver à un vrai esprit de tolérance et de solidarité qui permette de faire une place à un animal qui n'est pas pratique.

Or en lisant les arguments récurrents des défenseurs du loup, je remarque qu'on est encore loin de cet idéal. Les arguments incontournables sont tirés d'ordinateurs lorsqu'ils ont réellement une base scientifique. Pour les caricaturer cela consiste à comparer l'impact des dégâts du loup au Produit National Brut. Ce n'est pas là la démarche humaniste dont nous avons besoin. Il est bon par exemple de s'occuper sérieusement du problème de la prédation des chiens errants, mais elle ne se compare pas à celle des loups. Les chiens attaquent tous les troupeaux de France mais sporadiquement. Les chiffres ne peuvent pas se comparer (même s'ils sont issus d'une étude sérieuse et ce n'est pas toujours le cas). Et si les techniques de protection des troupeaux sont généralement efficaces, Il faut réellement prendre en compte les cas où elles n'ont pas d'effets car cela se situe généralement dans des endroits embroussaillés où le maintient du pastoralisme est vital et où l'abandon d'un pâturage aurait un effet contagieux.

Or pour pouvoir imposer leur argumentaire, beaucoup trop d'associations écologistes omettent ce problème, lorsqu'elles ne dénigrent pas le berger ajoutant au drame qu'il vit,  leur mépris. Enfin un berger a une idée des brebis plus haute et différente que les défenseurs du loup et il faut la comprendre. Sur ma montagne dans les Alpes, je ne peux plus laisser le troupeau en couchade libre dans les endroits que nous choisissions ensembles, les brebis et moi. On dit que c'est là le fait de fainéants mais il faut se lever aux aurores lorsque l'on pratique la couchade libre. On doit à mon avis prendre en compte le fait que les brebis ont le droit d'exprimer leur instinct.

Je trouve que les discutions autour des techniques de défense des troupeaux contre le loup manquent d'originalité. Les mêmes arguments reviennent toujours.

Pour moi le fait que l'ours semble mieux accepté tient peut-être au fait qu'en plus d'être moins nombreux et d'avoir un comportement peut être différent du loup, l'ours a été réintroduit, avec donc plus de volonté et il est équipé de colliers émetteurs qui permettent d'anticiper sa venue. Pour le loup des Alpes on a sacralisé son retour naturel et il est tabou. On  n'ose absolument pas y toucher.

Loup_m18Des gardes du parc du Mercantour m'ont affirmé qu'il serait matériellement impossible de réussir un programme de pose de colliers émetteurs. Or  je viens d'apprendre que dans le parc Algonquin, dans l'Ontario au Canada 92  des 200 loups portent ce collier et dans ce pays, comme aux USA, on part du principe qu'il faut donner au loup une forme "d'éducation à la cohabitation" et cette idée porterait ces fruits. Voici qui pourrait enrichir les recherches sur la cohabitation. Pourquoi cette idée est elle absente du débat en France ?

Le seul exemple que l'on nous donne est celui de l'Italie. D'abord lorsqu'on nous dit qu'il faut imposer coûte que coûte la cohabitation en France parce qu'elle est possible en Italie c'est encore un réflexe issu de l'image très abstraite que les citadins se font du pastoralisme car les situations sont totalement différentes. De plus, dans les Abruzzes, on tolère presque officiellement le braconnage du loup qui a donc un comportement différent que dans les Alpes. Ce fait est parfois avancé comme modèle par certains écologistes. N'est-ce pas hypocrite ? Ne vaut il pas mieux que l'état ou les associations écologistes s'occupent de cette "éducation" ?

En bref je voudrais dire que si les bergers pourraient s'occuper plus de leurs brebis, (nous ne demandons que cela et les moyens d'y parvenir), les écologistes devraient s'occuper d'avantage de leurs loups. La réussite de la cohabitation en dépend. »

Mathieu Erny

Photo : Le loup M18, est équipé d'un émetteur

Le loup M18 équipé d'un émetteur est mort

Le 25 octobre 2005, un jeune loup mâle né au printemps a été capturé par une équipe de recherche du Progetto Lupo Piemonte de la province de Cunéo (Piémont) et équipé d’un collier émetteur avant d’être relâché.

En bonne santé et pesant 24 kilos, ce loup appartient à la population des Alpes Liguriennes et Martimes, évoluant sur un territoire de 200 km² à cheval entre la France et l’Italie. Il est nommé M18 puisque c’est le 18ème loup mâle à être équipé d’un collier émetteur en Italie depuis les années 1970.

Son collier émetteur permet à l’équipe de recherche de suivre constamment ses déplacements et ses activités ; il permettra également d’étudier la prédation du loup sur les ongulés sauvages et d’évaluer l’efficacité des moyens de prévention des troupeaux domestiques pendant la période d’été afin de les améliorer.

Le 22 novembre, M18 a été retrouvé mort

12 novembre 2005

Baudouin de Menten : Pierre Loustau, un berger exemplaire ? Puisque c'est dans le journal

Anne-Marie Siméon signait le 3 novembre un article dans le journal Sud-Ouest intitullé "Le vrai berger aime ses brebis". La buvette a réagit immédiatement aux déclarations ridicules de Pierre Loustau.

« Pierre Loustau-Chartez rentre de sa 16e saison d'estive à Arnousse. Cet été, il a encore payé son tribut à l'ours. 17 brebis mortes, deux perdues. » disait l'article.

Pierre Loustau n'est pas un berger qui aime ses brebis

Depuis lors, des voisins de ce berger exemplaire, de « passage à la buvette » m’ont envoyé quelques informations complémentaires qui éclairent Monsieur Loustau sous un autre jour. 299.784 euros ont été dépensé par l’IPHB sur son estive et pour sa cabane. Cela vaut bien un papier dans Sud-Ouest, pour remercier l’IPHB. Voici trois témoignages :

1er témoignage : Le patou reste à la cabane d'Arnousse

« J’en sait beaucoup sur ce berger aspois de l'article de Sud-Ouest : il laisse son troupeau sans surveillance réelle, avec le patou inactif couché à la cabane d’Arnousse – je n’ai pas vu s’il était attaché ou non - et les bêtes en perdition sur les versants de part et d'autre ! 

Je l'ai vu de mes yeux en août dernier. Nous étions trois dont un responsable de terrain qui s'arrachait les cheveux en observant ce « berger modèle » Il était consterné de constater que le nombre d'attaques de chiens a comme par hasard quasiment disparu en Béarn depuis quelques années et que n'importe quel dégât comme celui d'Ossau récemment indemnisé, était mis sur le compte de l'ours parce qu'on avait trouvé des empreintes à 700 mètres. Or il s’agit d’une zone où l'ours est toujours présent. Des traces, il y en a plein et s’il faut en trouver pour justifier un dégât, il n’y a qu’à se pencher !

La cabane de Pierre Loustau va être refaite de fond en comble super modernisée (et moche en plus !) l'année prochaine grâce à l' IPHB ! Ce berger n’est vraiment pas un type bien. Un article contre l’ours dans Sud-Ouest lui garantit un chantier rapide. Sûr qu’il demandera à Jean Lassalle s’il a lu le bel article sur un berger victime de l’ours. Lui, comme cela, il l'aura encore plus vite son chantier de rénovation. Autant profiter un maximum ! »

2ème témoignage : Un berger négligeant et irresponsable

« L’article du journal Sud-ouest « le vrai berger aime ses brebis » est un tissu de mensonge et de la manipulation. S’agit-il d’une commande de l’IPHB ?

J'étais avec des amis sur l'estive même de ce berger cet été et voilà ce que nous avons constaté : Il laisse son troupeau sans surveillance réelle. Le patou reste à la cabane. Ce berger (Pierre Loustau Chartez) le sait très bien qu'il ne joue pas le jeu tout en touchant et profitant des subventions. Il croit qu'on ne le sait pas et que personne ne fréquente les estives où il fait preuve de la plus irresponsable des négligences vis à vis de son troupeau ? Manque de pot, on l'a vu et on l'a constaté sur le terrain avec un expert en la matière ».

Son chien ne pouvait pas jouer son rôle de gardien puisque le troupeau divaguait à plusieurs centaines (voire milliers) de mètres de lui de façon très dispersée, bien plus haut en altitude, mené par personne. De temps en temps, un pauvre type court  désespérément vu les dénivelés après les brebis pour les rassembler tant bien que mal car elles sont vraiment menées n'importe comment, il faut voir ça !

3ème témoignage : Un grand consommateur de subvention

« Bonjour Romuald. A propos de votre réaction à cet article de Sud-Ouest : cet éleveur ne respecte pas le cahier des charges, il laisse en pleine zone à ours divaguer son troupeau sans aucune surveillance, il a bien sur empoché la prime pour l'acquisition d'un patou qui se prélasse à côté de la cabane.

Je joins des documents interne de l'IPHB (voir PDF) où tu pourras te rendre compte que si l'on a fait grand cas de ce type dans le journal sud-ouest c'est pour mieux faire passer la pilule localement.

On peut en effet y lire le projet de mise au norme de la cabane et l'amélioration de la piste (cette piste faisant déjà 4 à 5 m de large et conduisant déjà devant la cabane : à part le bitumage je ne vois pas très bien quelles « améliorations » on peut y apporter.

Cette piste devant servir au débardage du bois par câble pour un coût supplémentaire de 6.500 €. On peut également y lire que ce Loustau-Chartez est un grand consommateur des indemnisations des dégâts d'ours, le beurre et l'argent du beurre. »

Telecharger_5 Déclarations au titre des dégats d'ours et programme pastoral 2205
Document interne à l'IPHB - PDF - 434 kb - 4 pages

03 novembre 2005

Pierre Loustau: Le vrai berger aime ses brebis

Le journal Sud-Ouest donne la parole aux bergers et aux défenseurs des ours. Aujourd’hui, un article interview sur un berger d’Arnousse : Pierre Loustau. La buvette réagit et donne quelques conseils de lecture à ce berger.

Le vrai berger aime ses brebis

Anne-Marie Siméon 
Pierre Loustau-Chartez rentre de sa 16e saison d'estive à Arnousse. Cet été, il a encore payé son tribut à l'ours. 17 brebis mortes, deux perdues. Et ce n'est pas Cannelle. A 61 ans, Pierre Loustau-Chartez, qui passe tous ses étés en estive, n'a jamais vu l'ours qui attaque pourtant régulièrement ses brebis.

Au début, on était tranquille
Pierre_loustau « Au début, on était tranquille (1). Il y avait deux ou trois ours de plus mais ils ne venaient pas de ce côté. Et puis au bout de deux ou trois ans, ça a commencé » : depuis seize ans, Pierre Loustau-Chartez loue la même estive à Arnousse, dans la vallée d'Aspe. Cet été, entre ses brebis et celles d'un autre berger, il en a gardées 850 là-haut, à 1 500 mètres d'altitude. Nuit et jour. La moitié environ sont des laitières qu'il rentre chaque soir. Mais toutes les autres sont des taries qui dorment à la belle étoile. (2)

En septembre, elles étaient dix-neuf de moins à redescendre dans la bergerie de Précilhon. Dix-sept, c'est sûr, ont été victimes de l'ours qui a attaqué par trois fois dans l'été. Deux bêtes, une brebis et un bélier sont en outre déclarés manquants. (3)

Aspe-Ouest

Pierre Loustau-Chartez a eu beau, entre la traite et la fabrication du fromage, arpenter l'estive « cinq heures de marche pour faire le tour et ça grimpe !» , guetter les vols de vautours, il n'a pas repéré de traces. « L'an dernier, c'est un cueilleur de champignons qui a retrouvé les restes d'une brebis qui avait disparu» : sa cloche roulée dans la peau. Dans ces cas-là, pas question de demander une indemnisation. « Pour être dédommagé, il faut prouver que c'est l'ours», soupire le berger. (4)

Une grosse trace de patte cet été a fait dire au garde national que ce devait être Aspe-Ouest. « L'an dernier, c'était Cannelle. Mais elle attaquait à plus basse altitude et elle était moins gourmande malgré la présence de son petit. Elle ne m'avait pris que quinze brebis ». (5)

Pierre Loustau-Chartez ne cache pas qu'après la mort de la dernière femelle de souche pyrénéenne, il pensait passer un été tranquille. Cela ne fut pas le cas. Certes, «on est dédommagé à la valeur de la bête, mais on a des pertes qui ne sont pas reçues parce qu'on ne peut pas affirmer que c'est l'ours. L'an dernier, j'ai un bélier qui s'est cassé le cou dans le ravin. Je n'ai rien touché, mais pourquoi est-il tombé ? (6) Et puis on sélectionne chaque année les meilleures bêtes, alors, quand l'ours nous en tue, qui va nous revendre de bonnes brebis ?». (7)

Dégoûté

Mais pour lui, le meilleur argument est encore ailleurs : « Le vrai berger, il aime ses brebis. Il les fait naître, il les élève et quand il les retrouve dévorées, parfois pas encore mortes, croyez-moi, c'est pas beau ». Des images de cauchemar lui reviennent. (8) De bêtes griffées qu'il croit pouvoir sauver et qui décèdent en quelques heures. Il revoit encore celle dont « l'ours avait arraché le pis. L'agneau qu'elle portait lui est sorti par le ventre. Elle est morte le lendemain ». (9)

Dans ces moments-là, cet homme de 61 ans se dit « dégoûté » au point d'« envisager d'arrêter l'estive ». Quand il voit les défenseurs de la réintroduction défiler avec des enfants portant des ours en peluche, il pense à ses agneaux qui, « eux sont vraiment doux comme des peluches ». (10)

Au-delà, ce qui fait mal à Pierre Loustau-Chartez, « ce sont toutes les critiques qu'on fait aux bergers. On nous dit que la montagne ne nous appartient pas. Peut-être, mais nous on paye pour y être et y travailler. (11) On nous dit aussi ce qu'on doit faire comme si on était des imbéciles ».

Parquer toutes les bêtes avec des clôtures électriques ? « On a essayé. Le matin, on en retrouvait deux ou trois qui s'étaient étranglées dans les fils ». (12) Un patou ? J'en ai un. Il m'en faudrait deux sans doute mais, quoi qu'il en soit, un bon patou doit être dressé et méchant. Il risque alors de l'être aussi à l'égard des promeneurs et là, je serais responsable... » (13)

Pas contre l'ours

Pierre Loustau-Chartez a beau réfléchir, il ne voit donc pas de solution. En revanche, il est sûr d'appartenir à « une espèce en voie de disparition ». Son fils travaille sur l'exploitation mais il ne veut pas le remplacer en estive. Il le comprend. « Quand il n'y aura plus de bergers, la montagne deviendra broussailleuse, sale, impraticable et elle brûlera, comme dans le midi ». (14)

On l'a compris, pour lui, il faut choisir entre l'ours et le berger : « Moi, je ne suis pas contre l'ours, je ne lui ai jamais fait ou voulu de mal. D'ailleurs, je ne l'ai jamais vu. Mais je suis contre la réintroduction. La souche pyrénéenne, elle est morte et la Slovénie (15), ce n'est pas les Pyrénées. Ceux qui sont pour doivent savoir qu'ils ne verront jamais d'ours. Ils sortent la nuit, par temps brumeux. Vous n'entendez que le troupeau qui s'affole et il ne vous reste plus après qu'à chercher les cadavres ». (16)

Source : Sud-Ouest, photo de Tadeusz Kluba

Réactions de la Buvette

(1) Au début, on était tranquille… au bout de deux ou trois ans, ça a commencé
Bien avant votre début M. Loustau, bien avant l’homme, les ours étaient très nombreux dans les Pyrénées. S’il n’en reste que moins de 20, c’est parce que les hommes les ont exterminés. Vous n’avez jamais été tranquille, mais les ours encore moins. C’est eux qui sont entrain de disparaître, pas les bergers.

(2) Un patou pour garder 850 brebis laitières dans un parc et en même temps 650 brebis taries en liberté. Cela me semble peu. Vous êtes sous protégé, comme la grande majorité des troupeaux de votre secteur. Vous laissez la porte de la bergerie ouverte en quelques sortes. Dans ce cas de figure, 17 brebis tuées par l’ours, c’est un peu… normal.

(3) 17 brebis sur 850. 2% du cheptel. Sur l’ensemble des Pyrénées, l’ours est responsable de la perte de 0,03% du cheptel (150 à 25 brebis selon les années) 2,97% du cheptel est perdu pour d’autres raisons (maladies, chiens divagants, mouches tueuses, intempéries..) L’ours n’est pas la cause des problèmes du pastoralisme, Lou Moussou en est le symbole car il va aussi sur ses 2 pieds.

(4)Pour être dédommagé, il faut prouver que c'est l'ours », soupire le berger
Pour être dédommagé, il faut toujours prouver quelque chose, c’est normal et c’est comme partout et pour tout le monde (intempéries, vols, assurances etc.) Les sommes « ours » destinées à dédommager les dégâts des ours ne doivent pas servir à rembourser les mortalités dues à d’autres causes.

(5) Elle ne m'avait pris que quinze brebis
15 au lieu de 17, petite différence pour une ourse qui pesait moins de la moitié du poids d’Aspe Ouest (quel nom ridicule).

(6) Pourquoi est-il tombé ?
Même remarque que pour les assurances.

(7)Et puis on sélectionne chaque année les meilleures bêtes, alors, quand l'ours nous en tue, qui va nous revendre de bonnes brebis ?
Pour ce qui est de l’indemnisation et de la sélection, je suis d’accord pour que le travail de sélection d’un bétail de qualité soit justement indemnisé (voir Les dégâts d'ours mieux indemnisés. Une juste reconnaissance pour l'éleveur ) à condition que le berger aie fait de son côté l’effort de se protéger convenablement en utilisant les différentes méthodes mises à sa disposition. Si vous demandez cette meilleure indemnisation pour la valeur du troupeau, il est juste qu’en contre partie, vous gériez votre troupeau « en bon père de famille ».
Pour tous les français, il est inutile de demander un remboursement auprès des assurances s’ils ont abandonné leur portefeuille sur le tableau de bord de leur voiture non fermée à clé où les bijoux de Mme sur la table de nuit quand ils sont partis en vacances en laissant la porte ouverte. Il doit en être de même pour les troupeaux : mal gardés, mal remboursés. On ne peut avoir le fromage et l’argent du fromage…

(8) Le vrai berger, il aime ses brebis
Je comprend les sentiments qu’éprouve tout homme qui perd des bêtes qu’il aime. J’en aime aussi. (voir le commentaire de Cédric en bas de page ) Le devoir de tout homme qui aime ses bêtes est de veiller sur elles et de les protéger – les protéger convenablement.

(9)N’aurait-il pas fallu abréger ses souffrances ?

(10) "Ses agneaux qui, eux sont vraiment doux comme des peluches"
Nous nous promenons aussi avec des agneaux en peluches. Pour les 2 cas, c’est plus facile qu’avec des vrais. Et pour les ours c’est encore plus évident.

(11) Vous payez de votre personne, vous recevez des primes aussi pour y travailler.

(12) Parquer toutes les bêtes avec des clôtures électriques ? « On a essayé. Le matin, on en retrouvait deux ou trois qui s'étaient étranglées dans les fils.
Ont-elles été effrayées a cause d’une attaque d’ours ou de chiens ? Dans ce cas, la clôture vous a sans doute épargné la vie d’un nombre plus important de brebis. La clôture a joué son rôle.
D’autre part l’utilisation d’une clôture avec des fils horizontaux (pas de quadrillages) vous aurait permis de sauver plusieurs autres bêtes. Vous pouvez améliorer encore votre protection et diminuer vos pertes, comme le montre les statistiques de tous les troupeaux bien protégés .

(13) "un bon patou doit être dressé et méchant"
Grave erreur, un bon patou NE doit PAS être méchant. Citation d’un article sur l’éduction des patous que je vous conseille. Il vous permettre de bien éduquer le deuxième patou qui est nécessaire pour protéger votre troupeau et de ne pas avoir de problèmes avec les promeneurs :

Caractéristiques d’un bon chien de protection

« Un chien de protection idéal est constamment avec les moutons, il fait partie du troupeau. Il sait faire la distinction entre ce qui est une menace pour le troupeau et ce qui ne l’est pas et agit uniquement en cas de menace. Il sait alors détourner l'agresseur et protéger le troupeau. C'est un chien qui vit à l'écoute et au rythme du troupeau. Il est attentif aux moutons et ne les dérange pas. C'est un chien calme, paisible et sûr de lui. Le comportement d'un chien de protection est le résultat de son héritage génétique et de la façon dont il a été élevé principalement entre deux et six mois. Les chiens ont été sélectionnés pour leur caractère indépendant.

(14)"Quand il n'y aura plus de bergers, la montagne deviendra broussailleuse, sale, impraticable et elle brûlera, comme dans le midi ".
Il y a toujours eu des ours, il y a des bergers depuis très longtemps. Inutile d’agiter l’épouvantail de la montagne vide, refermée, en flamme, ravagée par les avalanches et les touristes, sale (à cause des ours ?) C’est de la science fiction.
Ce ne sont pas les bergers qui sont entrain de disparaître des Pyrénées à cause de l’ours, c’est l’espèce ursus arctos qui est entrain de disparaître des Pyrénées à cause de l’homme (qui faisaient la montagne propre !) et les montagnes pyrénéennes auront perdu Lou Moussu et leur âme.

(15) "La souche pyrénéenne, elle est morte et la Slovénie, ce n'est pas les Pyrénées".
les ours pyrénéens et slovènes sont de la même espèce (ursus arctos) et ont le même comportement. Je ne fais pas de nationalisme ni avec les ours, ni avec les brebis, ni avec les hommes.

(16) Vous êtes peut être la dernière génération de berger qui avez la chance d’un jour apercevoir un ours. Le pastoralisme pyrénéen regorge d’histoires de berger fiers de vivre a côté de Lou Moussou, ils l’aiment et le détestent, c’est selon les jours et les attaques.

Je ne cherche pas à « voir » l’ours. Je désire continuer à pouvoir l’imaginer présent, libre et sauvage. J’aimerai pouvoir dire à mes petits enfants dans 25 ans que je me suis battu pour que les Pyrénées gardent des ours et leur âme, car je les aime aussi.

16 mai 2005

Portrait d'un berger

Si je vous ai déjà parlé du métier de berger ou d'armailli dans le Val de Bagnes l'année passée, cette fois, je vais vous présenter le métier sous un autre angle, celui de moutonnier. Et là, c'est un collègue qui va vous en parler.

Berger_01 Je l'ai connu à Trient en Valais, sur la route du Mont-Blanc, aux frontières de la France, de l'Italie et de la Suisse. Il garde 700 moutons dans ces pâturages de montagne haute jusqu'à 2'000 mètres. Il a une gueule de jeune premier de cinéma, genre Vincent Pérez et si j'ai appelé ce 1er volet « vin des chevaliers », c'est pour deux raisons. La première étant que lors de l'interview qui s'est faite durant un souper que j'avais préparé dans mon chalet, c'est le vin que nous avons bu. La seconde est que ce terme de chevalier correspond tout à fait à Christophe, tant il est solidaire, gentleman, courtois et bon vivant.

La vie de berger, c'est le froid, la solitude et aussi la méditation. Christophe Monteux nous vient de France, en Auvergne, superbe région à visiter durant les vacances. La bourgade se nomme « Saint-Genest-Malifaux » et est peuplée de 2'500 âmes, le triple durant l'été. Il a 22 ans et son père est boulanger avec un petit commerce au centre-ville mais était de souche paysanne.

Très tôt, l'envie vint à Christophe de se lancer dans la branche de ses aïeux. Malgré qu'avec ses 2 frères et ses 2 soeurs, il fut bercé par les gestes du boulanger et qu'il huma les bonnes odeurs du fournil et bien qu'il aimait donner un coup de main en pâtisserie, il a toujours préféré la nature, les forêts et la montagne. Ecoutons-le.

« Lorsque j'étais au lycée, notre surveillant, M.Mabilon, nous emmenait en montagne dans le Vercors et j'ai adoré ces courses pour tout ce qu'elles m'ont appris en découvertes de la nature, de la solidité et de l'amitié ! » Plus loin, il m'explique son besoin d'indépendance : « Pour la boulangerie, durant la cueillette des fruits, j'en ramassais pour les gâteaux et autres pâtisseries (myrtilles, framboises, fraises des bois) et tout le surplus, je le vendais au marché où déferlaient des touristes venus de Saint-Etienne pour la plupart ! »

A l'heure d'un choix, il se lance dans des études d'agriculture durant 3 ans avec beaucoup de théorie, peu de pratique, ce qui est un peu à l'envers de notre cher « apprentissage », où l'on apprend beaucoup mais où l'on pratique aussi tous les jours ! Il fit ses études à Roanne, situé entre Lyon et Clermont-Ferrand ! Ces 3 ans d'étude lui valurent un brevet de « technicien supérieur agricole » !

Trois mots pour dire que tu sais plein de choses mais que la mise en pratique est toute autre.

« Durant ces études, je devais faire un stage dans une sorte de Landi où en peu de temps on t'apprend tous les métiers qui tournent autour de l'agricole ! Je préférais faire une première expérience en estivage avec les moutons ! Il faut dire qu'un bon copain, Philippe, m'avait appris les rudiments du métier », complète Christophe. Dans sa région, l'Auvergne, il y avait peu de moutons mais les départements, les régions ou préfectures limitrophes en regorgeaient, tels l'Allier, l'Ardèche (patrie chère à Jean Ferrat), le cantal (réputé pour ses fameux fromages), ou les Cevennes.

Berger_02 « A la fin de mes études brillantes, pour gagner ma vie, je pouvais choisir en saison d'été : garder des enfants ou devenir berger. La 1ère possibilité payait bien mais l'autre m'attirait très fort ! » poursuit Christophe et vous devinez ce qu'il choisit. Le 1er estivage à l'âge de 20 ans se déroula dans les Monts-de-Forez.

Christophe gardait 700 moutons avec une petite chienne de race, du nom de Leïla (eh oui, comme la mienne). Deux bergers, deux Leïla qui se croisent au fin fond du Valais, voici encore un de ces hasards qui fait le charme de la vie.

« Je travaillais pour un M. Veillon dont les parents étaient auvergnats et qui était parti gagner sa vie à Paris comme tant d'autres lors de l'exode rural. Mais l'appel de la nature et le retour aux sources furent les plus forts. Malgré ces années à Paris, il avait gardé ce bon sens propre aux gens de terre ou de montagne. J'ai un souvenir de lui rempli de respect et d'admiration. Pour le représenter, je vous dirais que c'était un patron traditionaliste, plutôt « vieille France », mais très connaisseur. Par exemple, il ne lui serait jamais venu à l'idée de tutoyer en employé. J'en garde une image un peu romanesque d'un Jean de Florette qui aurait réussi son retour à ses sources ! » me résume Christophe, le regard perdu dans ses montagnes d'Auvergne.

Car en fait, en quoi consiste ce métier de moutonnier ?

« Il a une importance écologique énorme. Avec nos troupeaux, nous nettoyons les vallées : par exemple à Trient, beaucoup de personnes me demandent de passer avec mon troupeau pour manger un coin d'herbe parce qu'ils ne font plus les foins. En montagne, nous faisons le ménage en faisant manger nos moutons jusqu'au sommet dans les « Lantses ». Un alpage abandonné devient très vite plein de ronces, de vernes, de mauvaises herbes et s'arborise. Par exemple, pour la Suisse et le Valais en particulier qui est très touristique, si tu laissais les alpages abandonnés, il résulterait que les chemins de montagne deviendraient impraticables et lorsque l'on sait que le Tour du Mont-Blanc draine environ 25'000 randonneurs durant l'été, on peut s'imaginer la catastrophe. Sans compter le paysage et le charme pour les touristes de voir nos troupeaux ou d'échanger quelques mots avec nous ! Quant au métier, il consiste justement à conduire le troupeau d'alpage en alpage. Soigner le bétail, faire attention qu'il ait assez d'herbe, d'eau, qu'il n'y ait pas de boiteries, de maladies. C'est un métier qui s'apprend ! ».

Etant donné que nous sommes en été, j'aimerais que tu me parle d'une saison d'estivage et nous parlerons plus tard de ton arrivée en Suisse et de ta première transhumance.

« L'année passée, je suis arrivé à Trient le 18 mai. Au début, j'avais environ 500 moutons. Je travaillais pour M. Quartenoud, un Fribourgeois. Mais il y a d'autres propriètaires de Nyon, du Valais, tel Tony qui est un très bon dresseur de chiens de bergers. Moi-même, j'ai 3 chiens : Jaspard, un beauceron qui est resté en France cette année, Leïla, gentille petite chienne border-collie pour qui j'ai beaucoup de tendresse, étant mon premier chien de berger, et Louki, jeune border-collie que je forme actuellement. Selon les années, je reste au village de 2 à 4 semaines, tout dépend de l'herbe qui pousse au printemps selon la rigueur de l'hiver. Je prépare des parcs avec des « flexinet » qui sont des filets oranges avec des piquets que je déroule et plante. Un flexinet mesure 50 mètres et je fais des parcs de 500 à 1'000 mètres. C'est assez long à préparer et, selon le terrain, assez pénible (terrain pentu). Il faut ajouter qu'avant de planter le parc, je dois faucher le pourtour à la faux pour que le courant passe et l'herbe ne fasse pas masse. Et pendant que mes moutons broutent le premier parc, je prépare le deuxième et ainsi de suite. C'est la 2ème année que je viens à Trient et comme je l'ai dit, les gens viennent me demander de faire pâturer leurs prés. A force, des liens d'amitié se nouent. Il n'est pas rare qu'on t'apporte du café, une bière ou qu'on t'offre un verre au café du coin. J'aimerais noter cette gentillesse des Suisses et cet accueil des Valaisans. Après ce séjour en bas, et alors que les derniers jours approchent, il arrive encore des troupeaux ce qui totalise plus de 700 moutons, je me prépare à partir pour le 1er alpage. Je voulais encore dire que je vis dans une caravane tractée par une Renault 5, ça aussi, c'est un choix de vie, c'est ma liberté !

Donc, avec des aides (en général des propriétaires), nous partons en direction des alpages de « la Buvette » et de « la Lys ». Cette année, c'était le dimanche 8 juin. Cet itinéraire comprend quelques difficultés tels des torrents, des passages étroits et une passerelle. Le trajet dure environ 1 heure et demie. J'ai une méthode qui consiste lors d'un passage étroit à faire passer les moutons un à un et tous les 70 ou 80 moutons, un aide se glisse pour les pousser, c'est très efficace. Pour t'expliquer, je commence sur le pâturage sud à sud-est qui est le mieux exposé au soleil, donc avec de la meilleure herbe. Et puis, au fil de l'été, j'avance sur des alpages tels « les Pétoudes », « les Grands ». Les Pétoudes, avec son chalet qui est selon moi le plus beau de la région. Lorsque je ne peux plus accéder à ma caravane, je dors dans les écuries des pâturages. Ce que je résume en quelques phrases dure en réalité tout l'été. Mais si j'aime ce métier, c'est pour la liberté qu'il procure, certes, mais aussi pour ces paysages fantastiques.

Il y a le glacier de Trient, ses montagnes, ses torrents, la beauté absolue. Mais ne vous leurrez pas, il y a des responsabilités, des heures de travail 7 jour sur 7 et pas de vacances ! » conclu ce bon berger qui vous fera rêver les nuits où vous devez compter les moutons pour vous endormir!

Nous avons fait une constatation quelques jours après l'entretien qui s'est passé le vendredi soir. Nous avons beaucoup parlé et le samedi, nous avons eu la visite d'un propriétaire qui nous a préparé la grillade pour le dîner. Nous avons bu, ri, joué de l'harmonica tout en gardant nos moutons. Et le dimanche, lors de la montée à l'alpage du troupeau de Christophe à laquelle j'ai participé, il y avait des aides qui eux aussi nous ont apporté le repas et de la chaleur humaine. Ce que je voulais expliquer et que Christophe a également ressenti, c'est après le départ de tous ses amis, l'immense poids de la solitude qui te tombe dessus. Tu aimerais vivre ces moments inoubliables et tu es là avec le blues et un gros coup de bourdon. Mais bon, ça ne dure pas, après un jour, nos tâches nous occupent en plein ! Et puis, nous ne sommes pas seuls : Christophe a ses 2 chiens et moi, j'ai toujours ma fidèle « Leïla ».

Eric Broye
Objectif Réussir

29 mars 2005

L'Etoile du berger, la tête dans les étoiles

L'Etoile du berger

Tout a commencé par une des plus célèbres pages de la Bible, avant le baptême d’une étoile qui est en fait une planète.

Pendant des siècles, beaucoup de légendes et de mythes ont suivi autour des bergers et des astres, jusqu’à une chanson très populaire de Sheila ! L'été passé, Vénus est passée devant le soleil et Jean Soldà, berger provençal poète, a attentivement suivi la magnifique apparition d’une de ses « compagnes ».

Ce sont nos compagnes

Jean_solda_etoile_berger Je ne manque pas une nuit pour les observer. Et en particulier notre Reine, Vénus, l'étoile du berger, c’était elle qui domine toutes les autres. » A 87 ans, les yeux bleus de Jean Soldà brillent au bonheur d’évoquer celles qui l’ont accompagné avec ses bêtes et « protégé », mais sans superstition, pendant plus d’un demi-siècle. Le bel accent du vieil homme se souvient de ce « parapluie de nuit, sur les pelouses, dans la montagne, avec la cape, la tête en l’air ».

Très vif, le berger né à Aubagne raconte même son unique pluie d’étoiles « vers 1934, 1935 » : « à partir de 10h du soir, y’a eu un défilé formidable dans le ciel. On arrivait plus à les compter tellement ça allait vite. » La voix qui chante, Jean Soldà parle du beau temps qu’annoncent les étoiles « bien brillantes ».

Celui qui a vécu sa première transhumance à 13 ans s’est laissé inspiré par ces moments à part. Poète, il a notamment écrit en 1965 dans Le berger et le cosmos : « Tous les bergers de notre temps connaissent depuis fort longtemps la vie de toutes les planètes se promenant sur notre tête, car dans l’histoire du cosmos, nous en savons plus que les forts. Dans la chimie et dans la science, il leur manque trop d’expérience, à comparer à nos calculs, étudiés dans la nature».

Tout près d’une cloche qui guidait son troupeau de 1500 brebis et avant de sortir une photo de traditionnelle pastorale provençale, Jean Soldà conclut qu’ « il faut le vivre pour l’expliquer ». Lui qui demande d’abord qu’on l’appelle « berger, avant Monsieur ».

Une complicité biblique

Depuis le fameux épisode de la nativité, étoiles et bergers sont associés. Selon l’Evangile de Saint-Luc, un ange apparaît à quelques uns tout simplement pour leur annoncer la naissance du Christ. Jésuite et professeur à l'Université Pontificale Grégorienne à Rome, Roland Meynet a commenté en 2001 ce symbole : « le maître du ciel envoie son ange non pas à César Auguste, ni à Quirinius, ni même à Marie et Joseph, mais à des bergers sans nom. Les gentils pastoureaux de nos crèches ne doivent pas masquer le peu d’estime dans laquelle ils étaient tenus à l’époque. Vivant avec leurs troupeaux, ils n’étaient pas mieux considérés que leurs bêtes. Les sédentaires se méfiaient de cette racaille qu’ils regardaient comme des voleurs et des menteurs — à l’instar des nomades que nous connaissons encore en Europe — ; tant et si bien qu’ils n’étaient pas admis à témoigner devant les tribunaux.» Par ailleurs, la figure du berger est omniprésente dans la Bible, dès l'Ancien testament où Dieu est souvent comparé à un bon berger et les croyants à des brebis. Le peuple est le troupeau.

Un Kalendrier renommé

Venus_etoile_bergerSpécialiste des bergers à l’Université de Provence, Guillaume Lebaudy évoque de nombreux liens créés ensuite dans l’Histoire entre étoiles et bergers.

A commencer à la fin du XVème siècle par ’’le Kalendrier (et Compost) des Bergers’’, un des premiers textes astrologiques de langue française jamais imprimés, de caractère plutôt populaire et d’une grande richesse iconographique, et qui a fondé selon l’ethnologue un plus des plus forts clichés en la matière. Guillaume Lebaudy parle d’ «un fantasme d’urbain, déjà à l’époque» et dénonce l’image de sorcier ou de détenteur de pouvoirs qu’ont pu ensuite généré d’autres textes. L’auteur d’une conférence sur « Le ciel des bergers » estime qu’ « ils ont une certaine connivence avec la nuit et les étoiles font vraiment partie de leur monde mais ce ne sont ni des astronomes ni des astrologues ». Mais Guillaume Lebaudy souligne un lien particulier, par l’intermédiaire de signes et de symboles : « ils marquent beaucoup leurs bêtes, ils gravent beaucoup de symboles cosmiques pour protéger leurs bêtes du mauvais œil ». Chez Jean Soldà, trône d’ailleurs une magnifique cloche de chèvre du Rove gravée d’une lune et d’une étoile.

Poésie ou littérature

Poésie ou littérature ont souvent mêlé ces deux mondes intimement liés et très intrigants car connectés à la nuit, à la solitude ou à une nature pour certains mystérieuses. En Provence particulièrement, des légendes populaires aux textes de Jean Giono ou de Frédéric Mistral.

Guillaume Lebaudy affirme dans sa conférence que « le berger est gardien de la nuit, comme il est le gardien de son troupeau. Il est celui qui veille alors que les hommes sont endormis, il veille sur l¹envers des choses. Et de citer le berger écrivain Elian-Jean Finbert, dans Provence pastorale et transhumance (Horizons de France, 1956) : « Et la voie lactée se traîne lentement, en glissant sur la face du ciel, gigantesque troupeau qui, selon un ordre que lui seul se connaît et lui suffit, s'est mis en route et chemine depuis des millénaires, en broutant les herbes célestes. Et ne suis-je pas le berger qui en a la garde et le conduit selon la discipline que j’observe pour guider mes bêtes sur la terre ? Les étoiles sont là rassemblées comme mes brebis (...); elles vont et viennent, d’un bout à l’autre de l’étendue. Le matin, elles sont là-bas, et le soir du lendemain, elles reprennent leur place. Voici le Taureau et L'Oeil du bélier, les Trois rois, le Petit Char et d¹autres encore. Et je donne aussi à mes bêtes des noms qui resplendissent dans ma mémoire comme des étoiles ».

Source Radio France

Ecoutez

celà vaut la peine ...

  • Le vieux berger et les étoiles Portrait de Jean Soldà par Eric Chaverou
  • Le berger et le cosmos Jean Soldà lit son poème, écrit le 6 août 1965.
  • La Pastorale est une ancienne tradition de fin d'année en Provence, à laquelle a longtemps participé Jean Soldà...
    Les bergers et les étoiles. Ethnologue à l'Université de Provence, Guillaume Lebaudy a longuement étudié les bergers. Il décrit à Eric Chaverou leurs rapports aux astres, y compris par les symboles, notamment sur les colliers de bois des bêtes...
  • Les bergers et les étoiles. Ethnologue à l'Université de Provence, Guillaume Lebaudy a longuement étudié les bergers. Il décrit à Eric Chaverou leurs rapports aux astres, y compris par les symboles, notamment sur les colliers de bois des bêtes...
  • Quelques clichés. Guillaume Lebaudy détaille certaines fausses idées, souvent anciennes, sur les bergers et les étoiles...
  • Vénus Express : c'est la sonde européenne qui devrait explorer à la fin de l'année Vénus, appelée à tort l'étoile du Berger. Les explications de Bruno Rougier pour France Info (8/06)...

Merci à Radio France

12 mars 2005

Témoignage de berger et débats houleux dans les forums

Les sites qui défendent les grands prédateurs sont nombreux. Les sites qui défendent le pastoralisme le sont beaucoup moins et souvent ils le font mal. Ils ne défendent pas le pastoralisme, ils attaquent les prédateurs. Je pense que les bergers méritent respect et écoute.

Moi qui cherche à prôner la cohabitation, je suis désolé de découvrir les arguments bien souvent simplistes utilisés par de nombreux intervenant dans les forums de discussions qui parlent des prédateurs.

Sur www.grandspredateurs.com je viens de découvrir à la suite du témoignage d'un berger, une suite d'échanges qui à mon avis ne vont pas dans le bon sens. Ce témoignage de berger a le mérite d’être vrai. Un berger parle de son expérience et exprime la difficulté de son métier. Les réponses données partent dans tous les sens et tirent à boulet rouge sur sa profession.

La réussite de la protection des loups et des ours passera par une meilleure écoute des bergers et par une prise en compte de leurs problèmes. Bien sûr les prédateurs sont là et peut-être pour longtemps. Bien sûr, les bergers faire avec et devront changer une partie de leurs habitudes et pratiques (trop grands troupeaux gardés par trop peu d’hommes et de chiens) mais si l’on veut arriver à concilier défense du pastoralisme et défense de la biodiversité, chaque partie devra mettre de l’eau dans son vin et faire un pas vers l’autre. Les bergers devront le faire puisque le loup est protégé et que des ours seront réintroduits. Les défenseurs des prédateurs doivent le faire aussi.

Une initiative comme Pastoraloup va dans ce sens. Et quand je lit la réponse donnée à ce berger :
« Le jour ou tu verras quelqu'un de chez nous aller faire le guignol dans les montagnes pour faire le travail des bergers, tu pourras t'attendre à un sacré déluge.

Notre position sur le sujet est on ne peut plus claire : ce n'est absolument pas aux zécolos de faire le boulot que certai