Par Jean-Claude Génot et Daniel Vallauri
Dans le n°14 des Rendez-vous techniques de l’ONF (automne 2006), Jean-Luc Dupouey et Etienne Dambrine ont signé un article intéressant sur la mémoire des forêts, montrant que l’ancien usage agricole de sols actuellement forestiers laisse des traces dans les sols et donc dans la végétation herbacée sur plus d’un siècle, voire sur près de 2 000 ans depuis l’époque romaine !
Les auteurs estiment d‘ailleurs que «les arrière-effets de l’agriculture paraissent irréversibles à l’échelle historique» (histoire humaine bien sûr). Certaines plantes deviennent ainsi des traceurs d’un ancien usage anthropique comme le groseillier à maquereau ou la pervenche, tandis que d’autres traduisent une continuité forestière comme le muguet ou l’anémone des bois.
Toutefois, en constatant que la diversité globale de la forêt est augmentée du fait de cette végétation liée à un ancien usage agricole, les auteurs ne prennent en compte que la sacro sainte biodiversité dans son sens le plus restrictif, à savoir le nombre d’espèces, uniquement végétale de surcroît que l’on sait représenter moins de 20% de la diversité d’une forêt naturelle. Mais qu’est-ce qu’une forêt a à gagner d’avoir plus d’espèces végétales dont les auteurs reconnaissent d’ailleurs qu’elles sont rudérales pour ne pas dire banales et en tous les cas non forestières ? C’est une vision bien étrange que de considérer comme positif pour la diversité globale d’une forêt un apport d’espèces liées à des usages anthropiques dont l’essence même était de détruire la forêt. Est-ce que dans quelques années, on se réjouira d’avoir des plantes calcicoles qui longent les chemins forestiers empierrés en calcaire sur des substrats acide à l’heure où tant de gestionnaires craignent les néophytes souvent qualifiées d’«invasives»?
Si les auteurs avaient considéré en complément de la biodiversité le concept de naturalité pour qualifier la flore de ces forêts, les commentaires auraient été très différents. Dans ce cas, l’interruption dans la continuité forestière par l’usage agricole n’est pas un enrichissement mais une perte pour la naturalité de la forêt, et une indication de perturbation humaine. De même, si l’apport d’engrais par l’agriculture a enrichi le sol forestier et son activité microbiologique, cela est jugé favorablement pour la fertilité des sols sur le plan de la production forestière mais ce n’est en rien un gain en terme de naturalité, puisque cette modification change les conditions intrinsèques de ces forêts dont la «bio pauvreté» peut-être une caractéristique naturelle. Les auteurs font un raccourci à peine orienté en affirmant qu’il faut sur ces stations «enrichies» envisager des sylvicultures dynamiques et raccourcir la durée de révolution. On croirait entendre le discours général actuel (et depuis longtemps dépassé) du monde forestier teinté de productivisme. Nul doute que derrière un usage mieux compris des concepts de biodiversité et de naturalité, il y a une compréhension plus fine du fonctionnement de la nature et de la place de l’homme.
Les espèces indicatrices de perturbation ou au contraire de longue continuité sans perturbation agricole, telles que mise en évidence par les auteurs, deviennent alors un outil fort intéressant pour le gestionnaire. Il reste toutefois à préciser la nature précise de l’indication : les espèces de longue continuité sont-elles indicatrices d’une absence de perturbation physique du sol (labours), ou chimique (fertilisation), d’un faible potentiel de recolonisation ? A quel pas de temps, la mémoire de la flore présente des implications fonctionnelles pour l’écosystème forestier ?
Une chose est sûre, le constat des auteurs que la flore forestière est modifiée pendant des siècles après usage agricole, devrait appeler à plus de prudence et à limiter l’empreinte à long terme par des apports le plus souvent inutiles d’engrais, d’amendements calciques, l’usage d’herbicides… pour «corriger» certaines particularités de la nature en forêt. Cela pousse également à mieux prendre en compte, au quotidien, l’histoire de l’empreinte humaine (au moins sur les 300 dernières années) dans la gestion forestière, par exemple lors de la mise en place du réseau de forêts à haute naturalité (réserves intégrales).