Lors d’un récent voyage d’une semaine en Slovénie dans le but d'observer l’ours brun, j’ai pu visiter les forêts de la région de Kocevje ainsi que deux réserves intégrales en compagnie de forestiers de l’Office des forêts slovènes.
Quelques données de base pour comprendre la forêt dans ce pays de l’ex-Yougoslavie.
Avec plus de 57% de forêts, la Slovénie est le quatrième pays le plus boisé d’Europe. Cette densité forestière s’explique par le fait que plus d’un tiers du pays est situé au-dessus de 600 m d’altitude et que cette partie montagneuse comporte les deux tiers des forêts. Avant les changements politiques, 65% des forêts étaient privées (elles appartiennent traditionnellement aux paysans) et 35% à l’Etat. Après la dénationalisation en cours, les forêts publiques devraient atteindre 20%.
La Slovénie possède une grande variété de milieux naturels, liée à une diversité géologique et climatique (climats méditerranéen, continental et alpin). Ainsi 71 espèces d’arbres y ont leur aire de répartition naturelle dont 10 conifères.
Si l’homme n’a pas eu la même influence sur les forêts slovènes que dans les autres pays d’Europe, la composition actuelle s’écarte tout de même de la végétation potentielle. Ainsi le rapport entre conifères et feuillus est actuellement de 48/52 alors que celui correspondant aux conditions naturelles serait de 20/80. Parmi les essences naturelles dont la proportion a augmenté par plantation, figurent l’épicéa et le pin noir.
Slovénie - Forêt de Kocevje. Photo Baudouin de Menten
La région de Kocevje est située au sud du pays vers la frontière croate dans les Alpes dinariques, vastes massifs karstiques qui constituent un obstacle à l’influence méditerranéenne dans la partie continentale du pays (le plus haut sommet est à 1 289 m et la partie la plus basse se situe à 190 m dans la vallée creusée par la rivière Kolpa qui forme la frontière avec la Croatie que les slovènes dénomment le «canyon»).
Dans cette région faiblement peuplée (2 habitants au km2), la forêt couvre 78% dont 59% sont publiques. Les formations forestières sont des hêtraies et des hêtraies-sapinières avec de l’épicéa dans les vallons froids et le paysage ressemble aux hauts plateaux du Jura.
J’ai pu visiter deux réserves intégrales (ces réserves ne sont pas ouvertes au public, il faut une autorisation délivrée par l’Office des forêts slovènes), celles de Krokar (74,5 ha) et de Strmec (15,5 ha).
Réserve forestière de Krokar
La première s’étend sur un versant du Mont Krokar entre 880 et 1190 m. Il s’agit de hêtraies de divers types phytosociologiques (Orvalo Fagetum, Isopyro Fagetum, Arunco Fagetum) avec un sol tapissé d’ail des ours, une plante qui prend tout son sens au pays de Medved (dénomination slave de l’ours qui signifie littéralement qui sait où est le miel). Le sous-bois est riche de nombreuses plantes typiques des forêts à sol calcaire comme l’hellébore, l’ancolie, l’aconit, l’hépatique, la dentaire, la mercuriale, l’asaret, la sanicule ou encore le sceau de salomon.
La réserve est également constituée d’une hêtraie-sapinière (Abieti-Fagetum dinaricum) avec de l’érable champêtre, de l’orme, du tilleul, du charme-houblon (Ostrya carpinifolia), du frêne (Fraxinus ornus) et de l’alisier blanc. La réserve compte au total 800 m3/ha dont 150 m3/ha de bois mort. La réserve n’est pas si âgée que cela car certaines parties semblent encore relativement «jeunes» mais certains sapins ont un diamètre de 150 cm et une hauteur de 50 m pour un âge estimé de 500 ans. J’y ai entendu le gobe-mouche noir et vu une crotte de loup, tandis que les versant abrupts bordant la réserve abritent le chamois, facile à observer aux jumelles.
La réserve forestière de Strmec
La réserve de Strmec est aussi sur un versant entre 840 et 950 m. C’est une hêtraie-sapinière avec des épicéas, de l’érable champêtre, du tilleul, du charme (Ostrya carpinifolia), des sorbiers des oiseleurs et des alisiers blancs dont un de 40 cm de diamètre.
Elle est plus petite mais plus âgée et comporte 940 m3/ha dont 269 m3/ha de bois mort. Elle est parsemée de rochers et de falaises calcaires, repaire idéal du lynx réintroduit dans cette région dans les années soixante dix. J’y ai entendu le pic cendré et le gros bec. La chevêchette et le pic tridactyle fréquentent probablement ce type de forêt.
Les slovènes appellent ces réserves des forêts vierges. Il y a évidemment abus de langage car même si elles ont conservé une composition végétale naturelle, ces forêts ont probablement été utilisées par l’homme notamment au travers de coupes de jardinage paysan très légères, mais plus rien ne s’y est fait pour certaines réserves depuis la fin du XIXème siècle. Je les appellerais pour ma part des forêts naturelles anciennes comme nous en avons si peu en France. Dans le pays, il existe 172 réserves intégrales pour une surface de 9 791 ha. Dans la région de Kocevje, il y en a 41 pour 1 201 ha variant de 1 à 384 ha. On pourrait regretter que ce vaste pays forestier n’ait pas mis en réserve intégrale de plus vastes zones.
Toutefois, la gestion en futaie irrégulière des forêts entourant les réserves leur conserve un bon degré de naturalité. C’est en effet dans cette région que fut développé dès 1892, en opposition à la coupe à blanc, une gestion par sélection individuelle des arbres qui fit ensuite école en Europe. Les forestiers qui m’ont guidé parlent de leurs forêts en «automation biologique» avec fierté. Ils l’évoquent peu avec des chiffres mais surtout avec leur coeur. En effet cette forêt très structurée verticalement et horizontalement avec un fort volume sur pied concentré dans les gros arbres est aussi le milieu de vie d’une flore et d'une faune diversifiées et sauvages dont l’ours, le lynx et le loup ne sont que certains des emblèmes.
Ces forêts exploitées conservent un bon degré de naturalité par leur composition proche de la végétation naturelle, leur structure complexe, l’ancienneté des sols et des humus, la diversité biologique et la présence de bois mort dans des secteurs inexploités comme les zones rocheuses. Seul le réseau de chemins bien développé pour pouvoir exploiter individuellement les arbres et un nombre de très gros bois et de bois mort inférieur à celui des réserves intégrales empêche ces forêts d’avoir une naturalité maximale.
Mais la naturalité ne se mesure pas seulement par des paramètres quantitatifs, elle se ressent dans l’ambiance sauvage des lieux et le bien être que procurent des arbres géants. Il suffit d‘ailleurs de voir mon guide Stanislav enlacer des gros arbres de 45 m de haut afin de capter leur énergie pour mesurer ce rapport particulier entre l’homme et le sauvage. Ces futaies jardinées où l’on peut croiser des ours, entendre la chouette de l’Oural et voir le murin de Bechstein ou encore la rosalie des Alpes font d’ailleurs partie du réseau Natura 2000 et forment un site de près de 50 000 ha, qui dit mieux ?
Si le terme sauvage s’applique à des forêts, c’est incontestablement à celles de la région de Kocevje. Car on se sent moins dominateur dans une forêt peuplée d’ours*…
Le responsable de la réserve de Kocevje montre une photo prise lors de la capture d'un ours pour la France. A gauche Frantz Breitenbach, accompagnateur en montagne. Il organise des séjours "Au pays de l'ours". Photo BdM.
* A propos d’ours, j’ai pu en observer 12 différents à 6 occasions dont 5 à partir de postes d’affût sur des zones de nourrissage avec du maïs et des pommes, soit au total plus de 3 heures d’observation en pleine lumière, de grands moments d’émotions qui plus est en pensant à Robert Hainard qui vint dans cette région il y a plus de 50 ans.