Stéphan Carbonnaux : Chacun à ses propres raisons d'exister
Réponse de Stéphan Carbonnaux à l'article de Joseph Paroix "Le renforcement de la désespérance" paru dans Laborari, août 2007. Les intertitres ne sont pas Stéphan Carbonnaux, mais de La Buvette.
Stéphan Carbonnaux : Joseph Paroix fut jusqu’à ses dernières années un des bergers les plus favorables à la coexistence de l’ours et de l’homme, il a travaillé avec le Fonds d’Intervention Eco-Pastoral avant de s’opposer au récent renforcement de la minuscule tribu qui survit dans nos montagnes. Joseph Paroix pense qu’en Béarn la cohabitation est toujours possible, que l’histoire de l’homme et des ours dans les Pyrénées ne doit pas s’arrêter, mais a réitéré l’an passé, aux côtés de Julien Lassalle, frère de la Castafiore de Lourdios, et des autres membres de l’association des éleveurs et transhumants des trois vallées, tous, plus ou moins, bouffeurs, non de curés, mais d’ours, un appel au retrait de l’ours "Néré", ce mâle d’origine slovène qui mène pourtant une vie tout à fait exemplaire au cœur des vallées béarnaises. "Néré" a-t-il le défaut congénital d’être né en Slovénie, et donc de ne pas se comporter comme un « ours de chez nous », ainsi que le suggèrent certains pastoraux ? Si la Serbie nous avait donné ses, aurions-nous entendu que l’ours serbe est massacreur par nature ?
Qu’est ce qui peut expliquer un tel retournement ?
Mais revenons à nos moutons ou plutôt à nos ours. Qu’est ce qui peut expliquer un tel retournement ? On entend ici et là toutes les suppositions et je me contenterai des écrits de Joseph Paroix. Il conteste les « conditions et la forme du renforcement », un renforcement soit disant venu d’en haut (alors qu’il est appuyé par des maires et une bonne majorité de la population, y compris au sein des vallées, silencieuse il est vrai et peu douée pour les vociférations, les menaces ou le saccage des biens d’autrui à la différence des ultrapastoraux), propre à ne générer que des déchirements, et loue simultanément le travail accompli par l’Institution Patrimoniale du Haut Béarn. Un travail si réussi que cette institution a précipité dans un congélateur la dernière ourse de l’immémoriale lignée pyrénéenne, "Cannelle", pendant qu’elle renforçait justement le pastoralisme arrosé d’argent public à gros bouillons.
Est-ce que la survie de l’ours passe par le développement de l’agriculture de montagne ?
J’admets, comme le souligne Joseph Paroix, que les contraintes sont sans doute de plus en plus fortes pour les bergers et éleveurs ou que la concentration économique est fatale aux petits exploitants, choses d’ailleurs partagées dans nombre de professions. Mais la faute à qui : à l’ours, aux défenseurs de la nature ? Curieusement, dans ce texte de Laborari, pas un mot sur la concurrence féroce avec la viande d’agneau de Nouvelle-Zélande, qui, elle, faisait la Une de La Dépêche du Midi le 9 août dernier, accompagnée d’un article pour une fois assez honnête puisqu’il ne stigmatisait pas l’ours comme le grand responsable des maux de l’agriculture montagnarde.
Et c’est ici qu’il faut bien mettre les pieds dans le plat et aborder le fond du problème. Est-ce que l’existence de l’ours passe vraiment par l’avenir de l’agriculture de montagne, voire son développement ? Est-ce que « l’un des plus gros enjeux environnementaux d’aujourd’hui, dans les Pyrénées, c’est le maintien de paysans nombreux » ? Il est bien normal et humain que Joseph Paroix défende sa raison d’exister, qu’il s’inquiète de la survie des paysans d’altitude. Mais nous, amoureux de la nature, n’avons-nous pas nos propres raisons d’exister : celle, par exemple, de connaître un jour une montagne sauvage, à haut degré de naturalité, des forêts primaires si majestueuses qu’on les compare aux cathédrales, une faune primitive, riche de nombreux ours, de loups, de lynx et de grandes hardes d’herbivores sauvages. La montagne serait-elle moins « vivante », pour reprendre le mot de Joseph Paroix, si elle était moins peuplée de bergers et d’animaux domestiques et plus de bêtes sauvages ? La montagne serait-elle morte si l’agriculture reculait devant la ronce, le taillis puis la forêt ? Je suis de ceux qui pensent, mais surtout qui sentent, que non.
Tout doit être «aménagé», «nettoyé», «propre»
Ces quinze dernières années, j’ai eu la chance de découvrir de vraies et vastes forêts en Europe orientale, des forêts enchantées qu’on parcourt religieusement, aux arbres vénérables et vénérés (tel ce sapin slovène dénommé "Kraljica roga", la "Reine de Rog"), aux arbres qui finissent leur vie sur pied, sublimes et pourrissants, assiégés par les pics ou les ours en quête d’insectes. Nous sommes de plus en plus nombreux à rêver de tels milieux pour nos pays si domestiques, si étriqués, si ruraux où tout doit être « aménagé », « nettoyé », « propre en ordre », où l’agriculture serait soit disant le garant de la biodiversité dans les territoires protégés. L’extrême richesse des forêts primaires orientales, témoins vivants de ce qu’était la nature sauvage chez nous avant la rupture néolithique, vient contredire la fable d’une biodiversité garantie par le pastoralisme. Par quel miracle une activité qui n’a que 5 ou 8 000 ans d’âge (c’est si peu au regard des grands cycles naturels) peut prétendre sauver des espèces apparues des millénaires avant elle.
Oui, c’est vrai, il existe des espèces de plaine qui se réfugient en altitude, chassées par les méfaits de l’intensification agricole. Mais quid des dégâts causés par le surpâturage, les écobuages ou l’utilisation des antiparasitaires en montagne ? Silence radio… On nous dira aussi que si le pastoralisme régresse trop, eh bien les vautours suivront aussi. Et alors, vont-ils vraiment disparaître si demain la nature est enrichie de toutes ses formes de vie autochtones ? Non, la population de vautours diminuera et assurera plutôt sa subsistance grâce aux herbivores sauvages. À ce sujet, rappelons qu’il n’existe au monde que quelques centaines de bisons d’Europe et à peine plus de chevaux de Przewalski, notre cheval sauvage, quand les moutons, descendants des mêmes souches d’Asie centrale, se comptent par millions. J’aspire à voir, et je pense à ceux qui nous suivront, des bisons et des chevaux sauvages en liberté dans notre pays.
Une forêt sans ours n’a pas d’âme
Il ne faudra pas croire que je désire la disparition des paysans et des véritables bergers que j’admire quand leur travail ne justifie pas l’éradication de tout ce qui les gêne. Mais enfin, l’agriculture a ses syndicats, de nombreux élus qui la défendent becs et ongles, quand la nature, et je parle ici de la nature sauvage et non de la nature gentiment jardinée et dûment parquée, n’a qu’au fond peu d’ardents défenseurs (car beaucoup de bonnes volontés sont engluées dans l’environnementalisme ou le développement durable). Voulons-nous à l’avenir dans les Pyrénées un immense parc à moutons, vaches, chevaux et chèvres, parsemé de quelques ours tolérés parce qu’équipés de colliers, de mouchards électroniques, et donc facilement récupérables, ours qui plus est « facteurs de développement » ? Ou alors, désirons-nous un retour à la normale, un réenchantement du monde, comme ces forestiers roumains qui cherchent en certains lieux à retrouver la nature d’il y a 2 000 ans [NDLB: Voir les notes de Naturalité, que je vais publier. Elles sont en préparation] ?
« À la civilisation aimable du XVIIIe siècle, les bergeries étaient un complément suffisant. À la civilisation du XXe siècle, il faut des ours, des aigles et des forêts vierges » avertissait l’artiste suisse Robert Hainard en 1944. Eh bien, au XXIe siècle, en plein accord avec Jean-Claude Génot et ses amis de "Forêts sauvages" [On lira avec très grand profit Naturalité, la lettre du groupe "Forêts sauvages". Demander un abonnement gratuit à : forêts-sauvages@aliceadsl.fr], je sens qu’il nous faut plus que jamais des forêts vierges, et en communion avec mes amis slaves, j’ai ressenti qu’une forêt sans ours a perdu sa plus belle âme.
Stéphan Carbonnaux.
Ecrivain et naturaliste, vit à Pau, auteur de la biographie Robert Hainard. Chasseur au crayon, Hesse 2006.














On ne peut qu'être inquiet des évolutions de l'agriculture que vont prendre les ex pays de l'Europe de l'Est , notamment en ce qui concerne l'élevage du mouton . Il ne faut pas se leurrer , l'élevage ovin peut être une véritable catastrophe pour les grands prédateurs de ces pays.
La Slovénie (ou la Roumanie) n'est pas plus, écologiquement parlant, une terre à ours que ne le sont les Pyrénées. S'il y a des ours en Slovénie c'est très globalement pour un ensemble de raisons historiques et économiques, où la qualité des biotopes "naturels" (même si elle est importante en soi) n'est pas l'explication déterminante, loin s'en faut.
Exportons notre élevage moutonnier en Slovénie (avec quelques de nos acteurs locaux...) et en quelques décennies l'ours des Balkans ne sera qu'un lointain souvenir.
Rédigé par: jean claude | le 23 août 2007 à 11:27
Oui, vous avez raison, les Pyrénées sont déjà en grande partie un immense parc à moutons et autres animaux domestiques. Et si j'ai posé la question c'est pour obliger chacun à regarder la réalité en face. Mais rien ne dit que cet état de fait perdurera. Pour ce qui regarde l'Europe orientale, c'est vrai aussi que la politique agricole communautaire aura sans doute des effets très pervers. Mais les Slovènes n'ont pas attendu leur entrée dans l'Union Européenne pour faire l'erreur historique de subventionner l'élevage ovin dans les territoires ursins et lupins. Mettre le mouton dans les tanières du loup et de l'ours, ils l'ont fait après leur indépendance ! Et certains bons connaisseurs de la faune estiment que cet élevage est incompatible avec l'existence du loup et de l'ours (lire les contributions de B. Flajsman dans l'ouvrage collectif Living with bears, en vente auprès de Pays de l'ours-ADET).
Encore une fois, c'est aux amoureux de la nature sauvage, aux naturalistes de faire entendre une autre musique, de mettre en avant leur culture d'acceptation du monde sauvage et pas de défendre les troupeaux qui ont suffisamment de défenseurs comme cela.
Rédigé par: Stéphan Carbonnaux | le 22 août 2007 à 18:07
Poser la question si nous voulons pour l'avenir des Pyrénées un parc à moutons est presque superflu puisque la réponse a été donné depuis longtemps par les orientations d'une politique agricole qui a subventionné cette pratique d'élevage non gardé et en pacage libre en estives .
L'avenir même des remarquables biotopes forestiers de l'ex-Europe de l'Est se joue maintenant avec le développement de l'agriculture (notamment de l'élevage) subventionné par la PAC .
L'avenir de l'ours se joue principalement sur les orientations de l'élevage ovin et ce qui s'est passé en France se reproduira inexorablement dans les autres pays si le même système devait se propager .
Rédigé par: jean claude | le 21 août 2007 à 11:34