Malgré lui, l’ours est devenu un étendard
par Sophie Bobbé
L’ours et l’homme auraient-ils perdu l’habitude de vivre ensemble ? Et l’ours serait-il devenu l’objet d’un débat qui le dépasse ? Sophie Bobbé, ethnologue et membre associé des laboratoires de recherche du CETSAH (CNRS-EHESS) et de STEPE (INRA), en est convaincue. Éclairages.
Pensez-vous qu’il existe une disproportion entre les problèmes posés par l’ours et les réactions qu’il suscite ?
Oui certainement mais je crois qu’avant tout il faut revenir sur la nature des relations quasi affectives que nous avons avec l’ours. Ce n’est pas un animal neutre. Dans le passé, on le chassait ou on le dressait, mais il faisait partie de l’environnement des hommes. Il n’était pas perçu uniquement comme un intrus mais aussi comme un habitant de la montagne. C’était même un noble adversaire. Quand on l’affrontait, on parlait souvent de véritables « corps à corps ». L’ours valorisait son chasseur.
Ces dernières décennies, nous avons perdu l’habitude de vivre avec lui. Dans les Pyrénées, avant les renforcements, il était davantage là, en ombre chinoise, dans l’imaginaire des communautés montagnardes, tout en étant quasiment absent physiquement. Et contrairement aux pays où il est demeuré bien présent, on a perdu au fil du temps bon nombre de repères. De nos jours, dans les Pyrénées comme dans de nombreuses régions, on ne sait plus vraiment ce que signifie vivre avec un prédateur. La situation est d’autant plus complexe qu’il s’agit de secteurs où de nombreux acteurs sont
désormais contraints de se partager un territoire. Qu’il s’agisse des agriculteurs, des chasseurs, des collectivités, des gestionnaires de la faune, de la nature ou encore des touristes, tous revendiquent une
place. Cela fait beaucoup de monde sur un même espace. Et l’ours vient se mêler au débat. A partir de là, tous les regards se tournent vers lui et l’animal devient l’objet d’une véritable cristallisation.
Voulez-vous dire que l’on se focalise sur lui au détriment des vraies questions qui se posent ?
En effet, je pense qu’il est un peu rapide de tout mettre sur le dos de l’ours. Et on peut affirmer qu’il est instrumentalisé au point de servir de fusible. Toucher à l’ours, c’est aussi délivrer un message au Préfet, lancer un défi aux associations ou encore à telle collectivité. Je ne pense pas que grand monde souhaite réellement la mort de l’ours. En revanche, il se trouve mêlé à un débat confus qui lui échappe quelque peu. L’ours est devenu un porte-drapeau, un étendard, le symbole de certains combats idéologiques et politiques. Il est surtout un révélateur des enjeux de pouvoir, des conflits d’usage.
Pourquoi lui plutôt qu’un autre animal ?
Pour les raisons que je viens d’évoquer. Certes, c’est un prédateur qui fut toujours redouté mais qui occupe une place importante dans l’imaginaire collectif. Et si des loups arrivaient dans les Pyrénées, je peux vous assurer que l’ours ne serait plus sur le devant de la scène.
A quoi fait-il écran ?
La principale difficulté, c’est la méconnaissance générale de toutes les données du problème par l’ensemble des parties en présence. Tout d’abord, les gens ne savent pas toujours ce qu’est réellement un ours. On parle de lui mais on ne sait pas vraiment qui il est : comment vit-il, comment se nourrit-il, comment se comporte-t-il …. Dans cette même logique, il faut être transparent sur la réalité des dégâts qu’il provoque. Il est important de faire savoir ce qui se passe sans pour autant exagérer ou alimenter les fantasmes. Je regrette que l’on n’explique pratiquement jamais les réalités du monde des éleveurs, des gestionnaires des espaces protégés ou encore des chasseurs. Si l’on s’intéressait plus au travail de l’élevage, on en identifierait mieux les réalités économiques. Alors on comprendrait mieux pourquoi la présence de l’ours trouble les esprits même si cet animal n’est pas la seule cause de tous les maux et l’unique prédateur d’un troupeau. Les combats idéologiques parasitent trop souvent le débat et réduisent la réalité à sa forme la plus simpliste.
Sophie Bobbé
Interview : Claude Faber, journaliste
Source : Empreinte ours n° 3
Pour en savoir plus, deux ouvrages de S. Bobbé :
• L’ours et le Loup. Essai d’anthropologie symbolique, 2002, Paris, INRA-MSH,
• L’ours, Paris, Flammarion, coll Abécédaire, 1997 (co-écrit avec Jean-Pierre Raffin).












