Historique du retour du loup dans les Pyrénées orientales
Par Mathieu Krammer, biologiste.
Depuis quelques années, on parle de plus en plus souvent du retour du loup dans les Pyrénées. De nombreuses rumeurs circulaient jusqu'à l'officialisation de la présence de Canis Lupus dans les Pyrénées suite à des analyses génétiques. Mathieu Krammer, jeune biologiste a essayé d'en savoir un peu plus clair sur le retour annoncé du loup gris dans le massif pyrénéen.
L'Historique du retour du loup dans les Pyrénées est en 3 parties :
- Historique du retour du loup dans la partie orientale de la chaîne des Pyrénées
- Historique du retour du loup dans la partie occidentale de la chaîne des Pyrénées
- Perspectives pour le loup dans les Pyrénées
Historique du retour du loup dans la partie orientale de la chaîne des Pyrénées
( Haute-Ariège, Aude, Pyrénées-Orientales et Catalogne )
Même si la quasi-totalité des rumeurs de présence du loup dans les Pyrénées (qui se multiplient) restent actuellement invérifiées, quelques observations certaines ont cependant eut lieu dans la partie orientale du massif, permettant de prouver la présence du loup sur le massif. Ces dernières années, ces observations ont été étayées par des analyses génétiques, prouvant formellement la présence de plusieurs individus sur plusieurs années.
Massif du Madrès (Pyrénées-Orientales et Ariège)
Tout commence en 1992, lorsque l'éleveur principal de la Réserve Naturelle de Nohèdes, située sur les hauteurs des villages de Nohèdes et de Sansa dans le massif de Madrès (Pyrénées-Orientales), commence à se plaindre d'attaques sur son troupeau. Pour lui et son groupement pastoral, il s'agit de prédateurs sauvages, peut-être du loup, vraisemblablement du lynx...
Pour les gestionnaires de la Réserve et de l'ONCFS qui ont mené l'enquête, il s'agit de chiens, au moins jusqu'en 1995. Dès 1995-1996, les prédations changent de nature et sèment les premiers doutes. Le nombre de dégâts augmente fortement et la discrétion et la régularité des attaques attirent l'attention des personnels de terrain de la Réserve et de l'ONCFS (Pour plus d'infos sur ces attaques, voir le tableau en fin de paragraphe). Bien vite, les hypothèses du chien errant et du lynx furent écartées. En plus de leur travail et indépendamment de tout cadre officiel, un suivi de terrain réalisé par les agents de la Réserve et de l'ONCFS montre qu'un loup fréquente probablement le massif de Madrès-Coronat.
Une première observation visuelle du loup est réalisée dans ce secteur en 1997. Entre 1997 et 2000, 13 relevés d'empreintes et de pistes possibles de loups ont été collectés, ainsi que 17 excréments et 1 urine à des fins d'analyse génétique. Mais jusqu'en 1999, toujours aucune preuve scientifique formelle de la présence du loup...
Ce n'est qu'en août de cette année là, après la réalisation d'analyses ADN sur des poils et des crottes prélevés au dessus de Nohèdes, que le présence du loup dans le département des Pyrénées-Orientales est officielle (La Gazette des Grands Prédateurs n°10 - Novembre 2003). Dès lors, des témoignages invérifiés d'utilisateurs du milieu s'ajoutent à cette découverte, sans que l'on puisse toujours vérifier leur véracité.
En 2003, des échantillons collectés en 4 ans de suivi (1997-2000) et confiés à l'ONCFS ont été analysés, individuellement cette fois-ci, permettant de définir la "carte d'identité" (empreinte génétique) de chaque animal dont un excrément ou des poils sont rapportés. Elles ont permis d'identifer formellement dans le massif du Madrès :
- 1 femelle et 1 mâle en 1999, dans le massif du Madrès (Pyrénées-Orientales).
- 1 second mâle en 2000, toujours dans le massif du Madrès.
Des indices de présence du loup sont repérés et authentifiés dans le massif du Madrès jusqu'en octobre 2000.
De 2000 à 2006, aucun indice sérieux n'a été recueilli, hormis quelques observations visuelles invérifiées, comme sur la commune de Rabouillet au printemps 2004 par exemple. (Quoi de Neuf ? n°12 décembre 2004 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS). Par ailleurs, aucune analyse génétique d'échantillons récoltés sur le terrain n'a relevé l'espèce Canis lupus durant ce laps de temps.
Mais à la fin de l'hiver 2005/2006, une piste probable d'un animal est relevée en mars sur le versant ariégeois du massif du Madrès, plus précisément sur la commune de Quérigut. ( Quoi de Neuf ? n°15 juin 2006 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS).
Massif du Carlit (Pyrénées-Orientales)
Alors que les observations cessent dans le massif du Madrès en 2001, plus à l'ouest, dans le massif du Carlit, elles se multiplient . Pas moins de 14 témoignages sont recueillis en 2002 dont 8 jugés probables (Quoi de Neuf ? n°14 décembre 2005 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS).
Après près de 2 ans d'absence d'indices sérieux dans le département des Pyrénées-Orientales, un touriste effectue au cours du mois d'août 2002 une observation visuelle d'un loup dans le massif du Carlit. Heureusement, il a pu photographier la scène et ainsi authentifier son témoignage (La Gazette des Grands Prédateurs n°8 - Mai 2003 ; "Rapport intermédiaire d'activités du programme LIFE - Le retour du loup dans les Alpes Françaises - Année 2002" et Quoi de Neuf ? n°14 décembre 2005 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS).
Des prospections hivernales réalisées lors de l'hiver 2003/2004 ont permis de découvrir 5 pistes probables et de récolter 2 excréments (Quoi de Neuf ? n°14 décembre 2005 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS). Typés par la génétique, ils se sont révélés appartenir à deux individus différents : 1 mâle en octobre 2003 (commune de Formiguères) et 1 femelle en janvier 2004 (commune de Porté-Puymorens).
Alors que l'hiver 2004/2005 s'est relevé quant à lui infructueux en terme de relevé d'indices, au moins 4 observations visuelles probables du loup ont été réalisées au printemps 2005. Enfin, au mois d'août 2005, deux attaques (respectivement une et deux brebis tuées), très certainement dues au loup, ont été constatées dans le massifs du Carlit et du Péric. (Source : Dépêche AFP du 14/09/2005 et Quoi de Neuf ? n°14 décembre 2005 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS).
Depuis 2002, ce massif semble donc régulièrement occupé par l'espèce.
Massif du Canigou (Pyrénées-Orientales)
Au cours du printemps 2004, des observations visuelles et de traces faisant état d'un individu, jugées probables par le Réseau Loup, ont été relevées sur le versant nord du massif du Canigou (communes de Py et de Casteil notamment), en rive droite de la vallée de Conflent (les massifs du Carlit et de Madrès se trouvant sur la rive gauche). Cependant, les analyses génétiques de 3 échantillons récoltés en mars et avril 2004 dans le massif du Canigou n'ont pas identifiés Canis lupus mais Canis familiaris (chien). Aucun indice sérieux n'a été relevé dans le massif lors de l'hiver 2004/2005, hormis une observation visuelle classée douteuse. (Quoi de Neuf ? n°13 juin 2005 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS).
Mais une nouvelle preuve de la présence du loup dans le massif du Canigou est relevée tout récemment, puisqu'une observation visuelle, classée probable par le Réseau, a été réalisée sur la commune de Prats-de-Mollo en novembre 2006 (Quoi de Neuf ? n°16 Décembre 2006 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS).
Ailleurs dans l'est des Pyrénées françaises
(Pyrénées-Orientales et Ariège)
Plus au sud, dans le massif du Puygmal, une trace de 2 animaux est relevée en 2004 dans la Réserve naturelle de la vallée de l’Eyne à la frontière espagnole. (Quoi de Neuf ? n°14 décembre 2005 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS). Cette donnée reste néanmoins isolée et ne permet pas encore de conclure à la présence permanente de l'espèce sur le massifs du Puygmal.
Enfin, en Ariège, deux échantillons ont été collectés dans le Haut-Couserans en 2005 (communes de Bethmale et Seintein). Mais les analyses génétiques ont exclu leur appartenance à l'espèce Canis lupus. (Quoi de Neuf ? n°15 juin 2006 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS).
Catalogne (Espagne)
En 2003, les analyses génétiques individuelles d'un échantillon collecté par les espagnols ont permis d'identifer formellement un mâle en 2000, sur le versant espagnol à la frontière avec les Pyrénées-Orientales, dans la Sierra del Cadit (Catalogne). Par ailleurs, ce mâle est différent des deux autres identifiés en 1999 et 2000 dans le massif du Madrès.
En février 2004, le Gouvernement catalan et le Ministère de l'Environnement espagnol confirment la présence d'un loup dans la province de Lérida, dans le piémont pyrénéen catalan (FERUS).
En 2006, plusieurs attaques ont eu lieu dans la Sierra del Cadit et le haut Ripollès, notamment dans la zone de Berga. (Pyrénées Magazine n° 107 - Sept-Oct 2006)
Résumé de la situation dans l'est des Pyrénées
En 4 ans de suivi (1997-2000), 4 individus différents (3 mâles et 1 femelle) ont été identifiés par la génétique : 1 femelle et 2 mâles sur le massif français du Madrès (Pyrénées-Orientales) et 1 mâle dans la Sierra del Cadit (Catalogne). (Rapport intermédiaire d'activités du programme LIFE - Le retour du loup dans les Alpes Françaises - Année 2002).
Actuellement, les naturalistes estiment qu'au moins 4 loups sont présents sur le versant français des Pyrénées-Orientales et au moins 2 autres sur le versant espagnol. En fait, deux petites meutes, de 3-4 loups chacune, seraient présentes dans la partie orientale des Pyrénées, à cheval sur la France et l'Espagne. (Article du Journal du Dimanche du 31/03/2004).
En 2005, la présence de l'espèce est quasiment certaine dans le massif du Carlit et possible dans celui du Puygmal (Pyrénées-Orientales). En 2006, après 6 années d'absence supposée, un premier indice fiable est relevé dans le massif du Madrès (versant ariégeois), ainsi que dans le massif du Canigou (Pyrénées-Orientales).
Pour finir, on constate que la présence du loup, certaine depuis 1999 mais probablement bien avant, génère très peu de dégâts sur les troupeaux domestiques et n'engendre pas de polémiques particulières. D'ailleurs, depuis 1998 (introduction de la garde de nuit à proximité des couchades avec un aide-berger et des chiens de protections) et 1999 (mise en place de parcs de nuit double enceinte, de chiens de protection et présence de deux bergers pour la garde), on ne constate plus d'attaques de loups dans le massif du Madrès, malgré la présence certaine de loups (Voir l'évolution de la prédation sur l'estive de Nohèdes de 1992 à 2000 pour plus de précisions). (La Voie du Loup n°19 - Octobre 2004 et La Gazette des Grands Prédateurs n°10 - Novembre 2003).
Il convient cependent de signaler que les troupeaux d'ovins sont rares dans le massif du Carlit, ce qui explique sans doute le peu d'attaques relevées. Enfin, on ne peut s'empêcher de faire un rapprochement avec le Mercantour puisque le massif du Carlit, où l'espèce est présente durant l'hiver 2003/2004, est le seul massif pyrénéen possèdant une importante population de mouflons (670 têtes).
Les loups pyrénéens sont d'origine italienne
Curieusement, on s'aperçoit que le principal secteur où les observations sont rapportées et l'unique endroit de la chaîne où la présence du loup est officielle, correspondent aux Pyrénées-Orientales, à l'extrémité est de la chaîne.
Le fait qu'aucune population de loups ne soit connue dans les environs (le loup est absent de la partie est de l'Espagne) et qu'une zone de plus de 500 kilomètres sans indice sépare les Pyrénées-Orientales des plus proches territoires espagnols occupés par le loup (les meutes espagnoles les plus proches se trouvent dans le Pays Basque au sud de la province d'Alava), plaide pour une origine autre qu'ibérique. Même si la distance n'est pas énorme pour un loup, il serait curieux que les loups préfèrent s'installer à l'extrémité orientale de la chaîne alors que la partie occidentale, beaucoup plus près et tout aussi riche biologiquement, est inhabité.
Ce sentiment a été confirmé par les analyses ADN. Il s'est avéré que le loup présent à Nohèdes entre 1999 et 2000 était un loup d'origine italienne (Canis lupus italicus), présentant les mêmes séquences génétiques que les loups du Mercantour ! Depuis, les 3 autres individus (2 en France, 1 en Espagne) recensés en 4 ans de suivi, à partir de plusieurs échantillons, étaient tous d'origine italienne (Rapport intermédiaire d'activités du programme LIFE - Le retour du loup dans les Alpes Françaises - Année 2002). Le mâle et la femelle présents durant l'hiver 2003/2004 dans le massif du Carlit (sans que l'on sache encore s'il s'agit de nouveaux ou de loups déjà présents les années antérieures) étaient encore d'origine italienne (Dépêche AFP du 23/10/2004).
Cette constation peut surprendre à prime abord, mais beaucoup moins après réflexion. Tout d'abord, la partie orientale des Pyrénées se situe à égale distance entre la population alpine (Canis lupus italicus) et la population espagnole la plus proche (Canis lupus signatus).
La population des Alpes est beaucoup plus importante (une centaine d'individus) que la population lupine basque et la progression du loup espagnol vers le nord est clairement ralentie par des destructions d'origine humaine (empoisonnements et tirs). Ceci explique la plus forte probabilité que des "loups disperseurs" italiens (jeunes animaux quittant la meute et à la recherche d'un partenaire et d'un territoire) rejoignent les Pyrénées plutôt que des loups espagnols.
Les capacités de dispersion des loups sont phénoménales. Une étude de J.-C. Blanco a montré que des loups utilisaient régulièrement des territoires de part et d'autres d'autoroutes en Castille, en emprunant tout bêtement ... les ponts au dessus des voies ! Le franchissement de la vallée du Rhône (avec son fleuve, son autoroute, sa ligne TGV ...) n'est pas un exploit pour un loup. D'ailleurs, ce franchissement est confirmé par d'autres observations :
un loup d'origine italienne est tué lors d'une collision avec un véhicule dans le Cantal en 1997, tandis qu'un autre (lui aussi d'origine italienne) est abattu dans le Puy-de-Dôme en 1999. Eux-aussi ont dû traverser le couloir rhôdanien. (La Gazette des Grands Prédateurs n°8 - Mai 2003). Deux loups d'origine italienne (un mâle et une femelle) ont été identifiés génétiquement dans le massif de l'Aubrac (Lozère) au sud du Massif Central au cours de l'hiver 2005/2006. Un de ceux-ci avaient déjà été identifié génétiquement dans les Alpes (Queyras) en 2004. (Quoi de Neuf ? n°15 juin 2006 - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS).
Par ailleurs, le 12 février 2004, le Ministre espagnol de l'Environnement a officialisé le retour du loup en Catalogne, plus précisément dans la province de Lérida où la présence sporadique du loup a été constatée dans ce piémont pyrénéen catalan (secteur de la sierra de Boumort, de la Baronnie de Rialb et de Montsec), au nord de la ville de Lleida (province de Lérida). Le retour du loup dans cette région était suspecté depuis 3 ans maintenant. Alors que les spécialistes pensaient d'abord que ce loup était venu par le sud de l'Aragon (où les nombreux corridors naturels entre Aragon, Castille, Navarre et Lérida se sont aggrandis du fait de la reforestation), il s'est avéré que ce loup était d'origine italienne comme ceux présents dans les Pyrénées-Orientales. (Site internet de FERUS).
Sources
- Quoi de Neuf ? n°12 (décembre 2004), n°13 (juin 2005), n°14 (décembre 2005), n°15 (juin 2006) et n°16 (décembre 2006) - Bulletin d'Information du Réseau Loup - ONCFS.
- Natura Catalana n°5 (juillet 2006) - Lettre des réserves naturelles catalanes.
- Dépêches AFP du 23/10/2004 et du 14/09/2005.
- La Voie du Loup n°19 (octobre 2004) et 20 (mars 2005) - Revue de la Mission Loup de FNE.
- Article du Journal du Dimanche du 31/03/2004.
- La Gazette des Grands Prédateurs n°8 (mai 2003), n° 10 (novembre 2003) et n°16 (Eté 2005) - Trimestriel de FERUS.
- Nouvelles Ours n°60 (Mai 2003) - Trimestriel du FIEP.
- Bulletin d'information du Programme Life Loup n°12 - deuxième semestre 2002 et premier semestre 2003.
- "Rapport intermédiaire d'activités du programme LIFE - Le retour du loup dans les Alpes Françaises - Année 2002".
- Rapport d'Activité 2001 et 2002 du Parc National des Pyrénées.
- Site internet du Parc National des Pyrénées.
- Site internet de FERUS.












