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18 juillet 2006

Claude Dendaletche : L'ours et le patrimoine pyrénéen

Claude Dendaletche : L'ours et le patrimoine pyrénéen

Journées européennes du patrimoine : 20-21 septembre 2009

Claude Dendaletche est biologiste des écosystèmes d’altitude. Jusqu’à ces dernières années, il enseignait à la fac des Sciences de Pau. Natif de Salies-de-Béarn, c’est à Cambo-les-bains qu’il est revenu vivre, sur ses racines basques.

Vous ne verrez pas l’ours

Traqués pendant des siècles, exterminés, les ours aujourd'hui ont peur. Réfugiés dans les endroits les plus sauvages de la chaine, les quinze derniers survivants se cachent ; on ne voit plus que leurs traces, indices fragiles de leur présence têtue et désespérée.

Les Pyrénées seraient-elles donc devenues complètement inhospitalières pour cet animal ? Surement pas, puisque certains élus des vallées d'Aspe et d'Ossau proclament: «Nous sommes les meilleurs protecteurs de l'Ours. C'est dans nos vallées qu'il survit, alors qu'il a disparu ailleurs, y compris dans le parc national. Qu'on nous laisse nous-mêmes nous occuper de sa protection et en même temps aménager notre montagne, car il faut bien que nos gens vivent aussi.»

Qui faut-il croire ? L'idée de protéger l'ours que l'on croyait volontiers récente et d'essence citadine aurait-elle gagné droit de cité chez les bergers, agriculteurs et chasseurs pyrénéens ?

L'ours, une source de profits

Les éléments rassemblés dans une thèse très récente (Histoire de la chasse à la grande faune dans les Pyrénées française du XVIe au XXe siècle) vont nous aider à nous faire une idée. La trace dans les archives de mille neuf cent cinq ours tués en trois siècles a été retrouvée, et l'auteur admet qu'il y en eut au moins trois mille. A certains moments, les Pyrénées contenaient mille ours. Cela fait rêver, d'autant que les cultures montaient très haut en altitude, et que la montagne grouillait d'animaux domestiques et était aussi très peuplée.

A cette époque, l'ours pyrénéen vivait donc bien en montagne et se multipliait. Il prélevait sa dîme sur les productions humaines (cultures et troupeaux) et était à ce titre destructeur de richesses paysannes. Mais dans le même temps, il rapportait à ceux qui le chassaient quantité d'écus sonnants et trébuchants: les chasseurs d'ours vendaient sa chair, sa graisse, sa peau et récupéraient en outre les primes prévues par la loi et le fruit des quêtes inscrites dans l'usage. Savez-vous que l'application de graisse d'ours sur un crâne en cours de calvitie avait la réputation de faire repousser les cheveux? Toulouse a été la principale ville de commercialisation de la graisse des ours pyrénéens. Selon la saison et l'âge de l'animal, on en recueillait de 10 à 100 kilogrammes. Cet onguent contre la calvitie était vendu à Paris sous le nom de "pommade de lion". Le rapport financier de la vente était tel que certains oursons étaient capturés puis engraissés pour produire de la graisse.

La chair était bien entendu vendue et améliorait considérablement l'ordinaire à une époque ou l'alimentation était surtout végétarienne. Le foie était consommé par les chasseurs eux-mêmes selon une tradition qui a perduré jusqu'à nos jours, et ce dans tous les pays à ours. Les pattes constituaient le mets princier par excellence, et il fut une époque ou les grands hôtels pyrénéens avaient mis au point des préparations originales.

La peau que le chasseur devait montrer pour prouver sa capture, était bien sûr un bon moyen de récupérer de l'argent. Elle servait à fabriquer des couvertures, des guêtres, des manchons pour les pieds et les mains, et les bonnets.

La "cueillette des oursons" destinés à être cédés à des particuliers, à des zoos, aux montreurs d'ours, constituait un exercice dangereux en raison du caractère vindicatif des mères ourses, mais largement lucratif.

L'ours apparait donc très nettement à la fois comme un animal capable de causer des dommages à l'agriculture et aux agriculteurs et comme une source de profit pour les chasseurs.

Nous touchons là à l'essentiel: pour les pyrénéens et depuis toujours, l'ours a été un nuisible pour les uns et un générateur de ressources financières pour les autres. L'auteur de la thèse note bien dans son travail: «La valeur financière de l'ours provoqua des rivalités et des jalousies entre les différents types de chasseurs locaux et étrangers. Le premier exemple est celui du Luzien d'adoption Dat, qui considérait la faune de la région de Luz-Gavarnie-Torla comme un peu celle de sa réserve personnelle dont il était responsable en tant que lieutenant de louveterie

Plus grave fut la très forte rivalité qui opposa à Luchon les braconniers locaux et la municipalité qui voulait conserver du gibier pour sa riche clientèle. C'est Sapène, directeur du casino qui s'en fait l'écho dés 1858; il critique «la cupidité de certains habitants de la localité qui, plus braconniers que chasseurs ne trouvant jamais leur part assez grosse d'un ours tué en chasse réglée, font tout leur possible pour contrarier et éloigner les étrangers des chasses qui s'effectuent ici pendant la saison thermale. En août dernier, quand Rotschild vint chasser, on fut pendant la nuit tirer des coups de fusil dans la montagne pour faire fuir les animaux

Il reprend les hostilités en 1861 après que quatre ours eurent été tués pendant l'hiver par suite de «la cupidité des braconniers ursophages» chez qui «l'ursophagie est passé à l'état chronique et inguérissable».

L'ours avait ainsi une place économique incontestable dans la société pyrénéenne: il constituait une richesse naturelle exploitée. Il semble que ce soit le braconnage qui dans un premier temps ait été la cause de sa raréfaction. On voit bien que l'ours n'a jamais été pour les autochtones un quelconque symbole d'une nature sauvage!

Contre le mauvais sort

Mais est-ce aussi simple ? Sans doute pas. Il suffit d'interroger d'autres données historiques que celles issues d'une étude de la chasse, et de s'intéresser aux fêtes carnavalesques de l'ours, de recueillir des bribes de comportements humains à l'égard de l'ours dans certaines régions des Pyrénées comme le Pays basque, de méditer sur les graffitis préhistoriques, pour avoir une opinion plus nuancée.
Car enfin l'ours est présent presque partout dans la toponymie de nos montagnes : «Pas de l'Ours», «Tanière de l'Ours» ainsi que dans les dialectes aragonais, basques, catalans, gascons. Il est présent au plus profond des cavernes.

Faut-il rappeler ici l'extraordinaire découverte de l'ours acéphale de la grotte de Montespan, faite par Norbert Casteret en 1923: un ours modelé dans de l'argile comportant un crâne d'ourson entre les pattes de devant?

Ours_acephale_grotte_montespan(L'ours acéphale de la grotte de Montespan)

Il y avait jusqu'à ces dernières années une patte d'ours clouée sur la porte d'une grange de village de Guchens, en vallée d'Aure. Indiquons quelques beaux exemples de sculptures de têtes ou de silhouettes d'ours sur des façades ou des porches:

  • village d'Etsaut en vallée d'Aspe,
  • village de Bestuè en Aragon,
  • village d'Aristu en Navarre.

L'ours figure sur divers blasons dont celui, trés beau de la bourgade d'Anso en Aragon.
Conserver une patte d'ours porte bonheur, ou du moins éloigne les mauvais génies de la nuit de la montagne. Lorsque l'ours a disparu, c'est la patte du blaireau qui joue le rôle de substitut. Faire porter par les enfants une patte de blaireau en sautoir était pour les parents une garantie contre les esprits malins. L'empreinte du blaireau est tout à fait identique à celle d'un ourson et d'une certaine manière, elle évoque une empreinte humaine. Ce fait nous permet bien sûr d'évoquer toutes les légendes cristallisées dans les diverses versions de jean de l'Ours.

L'ours serait un homme déchu revenu à l'habitat forestier. Rappelons qu'à Sainte-Engrace on dit que les anciens Basques, les ancêtres, croyaient que l'homme descend de l'ours.

Claude Dendaletche
(extrait de Pyrénées Magazine avril 1989)

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