L'ours qui cache la forêt
La réintroduction du plantigrade dans les Pyrénées déchaîne les passions des pro-ours et des anti-ours. Et si les problèmes des éleveurs étaient autres ?
C'est à l'oreille qu'on les devine. Sonnailles et clarines tintent au col des brebis tondues de frais, égaillées dans la prairie à l'aplomb d'Ax-les-Thermes (Ariège). Plus haut, quelques névés s'attardent au flanc de l'ubac. Bientôt, les agneaux et leurs mères rejoindront les sommets en longs cortèges bêlants, guidés par les chiens de Vincent Gleizes. Vincent, c'est l'homme qui a vu l'ours. Deux fois. Et pas au fond d'un ballon de rouge.
Depuis ces rencontres nocturnes, le plantigrade n'a plus la cote auprès du jeune éleveur d'agneaux bio, néo-montagnard venu à la terre par passion, qui voyait pourtant d'un bon œil la réintroduction de trois plantigrades slovènes en 1996. Las! en 1997, juste avant de se faire flinguer par un chasseur, Mellba a donné naissance au jeune Boutxy. Et depuis, Boutxy fait des siennes. On estime que ce jeune mâle de 200 kilos croque à lui seul la plupart des bêtes restées sur le carreau, 200 à 300 par an indemnisées de 46 à 530 € - une paille en regard des 573 000 ovins qui paissent dans les Pyrénées.
« Regarder les chiffres à l'échelle du massif n'a aucun sens, proteste Vincent Gleizes. Les troupeaux attaqués sont toujours les mêmes, ceux d'Ascou, d'Orgeix ou de Siguer, en Ariège. Et Boutxy fait de gros cartons: 20 ou 30 brebis par an sur un troupeau de 500 têtes, ça fait mal. » L'été dernier, à Aston, l'ours a malencontreusement poussé 160 brebis affolées à se jeter dans un ravin. « Avec un petit nombre d'ours, le problème peut sembler marginal, reconnaît Gleizes. Mais il faut s'imaginer comment ça se passera quand on en aura une soixantaine, le seuil minimal pour qu'une population soit viable.» ...
Et chez nos voisins? L'Italie, l'Autriche et l'Espagne renforcent également leurs populations d'ours. De 25 à 30 descendants de trois ours relâchés entre 1989 et 1993 crapahutent dans les Alpes autrichiennes, tandis que l'Italie en a réintroduit une dizaine entre 1999 et 2002 dans le Trentin. Par ailleurs, les Abruzzes en comptent une soixantaine, d'un modèle plus petit. Quant à l'Espagne, outre les Pyrénées, elle en héberge de 105 à 130 dans les Cantabriques. |
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... Alors, il n'en veut pas, des cinq slovènes qu'on prétend lui imposer de Paris. Et il n'est pas le seul: comme lui, plus de 1 000 personnes ont déjà adhéré à "l'Association pour la sauvegarde du patrimoine d'Ariège-Pyrénées (Aspap)", fondée au début de l'année pour faire échec au plan Ours.
Dans un monde simple, il y aurait, d'un côté, les gentils, de l'autre, les méchants. Chacun porterait sur le front une étiquette indiquant son appartenance au camp des bouseux à front bas et béret crasseux ou à celui des écolos évaporés carburant au mythe d'une nature réensauvagée. Or la réalité se révèle un poil plus complexe. Non, les anti ne sont pas les mauvais éleveurs sans scrupules, abandonnant leurs troupeaux sans surveillance, qu'on dépeint souvent. Oui, la présence de l'ours pose de réels problèmes de sécurité à certains troupeaux. Non, les mesures de protection ne sont pas toujours suffisantes pour s'en prémunir. Oui, elles sont néanmoins efficaces dans la plupart des cas.
Mortels alpages |
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Bientôt le loup ?
Mais, de Bagnères-de-Bigorre à Luchon, de Burgalays à Ascou, insultes et calomnies volent bas, dans les deux sens. Au point que certains parlent déjà de jacqueries. En tête des insurgés, l'éleveur Philippe Lacube, porte-parole de l'Aspap, se verrait bien raviver la «guerre des Demoiselles», cette bataille montagnarde qui fit la vie dure aux suppôts de Charles X, prétendant, en 1829, réformer l'administration forestière. A l'époque, on se déguisait en dame pour faire le coup de force. Aujourd'hui, c'est à visage découvert, voire en écharpe d'élu, qu'on s'en prend aux mairies, comme à Arbas (Haute-Garonne), le 1er avril.
Cohabitation pastorale
A croire que l'ours cache (mal) la forêt des difficultés de l'élevage ovin. «Le malaise est profond, diagnostique Catherine Brunet, éleveuse et membre du bureau de l'Association pour la cohabitation pastorale (ACP). On vit perfusés aux subventions, comme tous les paysans français, même si on est largement moins aidés que les céréaliers de la Beauce. A l'heure de la mondialisation, on n'a pas besoin de nous pour assurer la production. Mais nous jouons un rôle indispensable d'entretien de la montagne, de préservation de l'emploi et du tissu social.»
Pour tirer parti de la présence de l'ours, son compagnon et cinq autres éleveurs se sont réunis sous l'estampille « Broutard du pays de l'ours »: « Quitte à se faire suer, autant utiliser son image! » Eux prônent la coexistence avec le prédateur. Une solution envisageable à condition de prendre des mesures de protection : rassemblement des bêtes la nuit, barrières électrifiées, présence d'un berger à l'estive (les pâturages de montagne) et, surtout, surveillance musclée assurée par les fameux chiens patous.
Quand il avait la cote... |
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Mais le dispositif a beau être entièrement pris en charge par le plan Ours, les éleveurs renâclent: «Sur certaines estives, il est difficile à mettre en œuvre et pas efficace à 100%, insiste Francis Chevillon, éleveur. Mais c'est quand même mieux que rien. Seulement, accepter les chiens, ça signifie cautionner l'ours. Et l'ours, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.» Aujourd'hui, cet ancien partisan de la réintroduction se dit ni pour ni contre, fâché avec tout le monde, dégoûté par l'extrémisme qui mine les deux bords. Surtout, il craint que cette polémique enfiévrée n'occulte d'autres périls, qui n'ont rien de fantasmatique: «La nouvelle politique agricole commune (PAC), les OGM, la réforme des statuts du bio, voilà des sujets dont on devrait s'inquiéter!» tonne-t-il. Dans le désert.
Pendant ce temps, un autre prédateur s'apprête à refaire très naturellement son apparition dans les Pyrénées. Celui-là, qui vient à pied de l'arc alpin, chasse en meutes. Pour l'instant, deux loups ont été repérés formellement. Demain, ils seront peut-être 50. Alors, les éleveurs n'auront plus le choix: il faudra se protéger. Ou renoncer.
L'Express
Marion Festraëts