En France, il ne fait pas bon naître dans la peau d'un grand prédateur
« Touche pas à mes moutons ! » L'avertissement vaut autant pour l'ours pyrénéen, que pour le loup des Alpes ou le du Jura et des Vosges, ces grands prédateurs dont le seul tort est de 8 obstiner à survivre dans des conditions que d'autres espèces animales plus fragiles n'auraient pas supporté.
Victimes, par le passé d'une chasse sans merci qui les a confinés aux montagnes, les grands carnivores sauvages ont attendu longtemps - 1981 - avant de bénéficier d'un statut de protection. A l’abri derrière cette mesure, on a cru un temps qu'ils reconstitueraient leurs populations, qu’ils joueraient à nouveau leur rôle dans l’équilibre des écosystèmes. Erreur.
Réapparu dans l'arc alpin français depuis une quinzaine d'années grâce à la bonne santé de sa communauté italienne, le loup a vite compris, piège, poison et volées de plombs à l'appui, qu'il n'était pas le bienvenu. Beaucoup plus discret et moins porté sur la viande de brebis, le lynx a longtemps échappé au pire, mais les chasseurs lui reprochent de goûter un peu trop à leur cheptel de chevreuils et réclament sa tête. Quant à la poignée d'ours bruns des Pyrénées, les initiatives pour garantir leur avenir provoquent une poussée de fièvre pastorale dans les rues de Toulouse.
En résumé en France, environ 150 lynx menacent la survie de centaine de milliers de chevreuils, comme 70 loups et une quinzaine d'ours terrorisent des centaines de milliers de moutons. On frôlerait presque l'état de psychose actuel de la grippe aviaire qui pousse certains esprits simplistes à détruire les nids d'hirondelles.
Concurrence
Mais les grands carnivores ont malheureusement contre eux cette fâcheuse manie à entrer en concurrence avec les activités humaines.
Les Pyrénées comptent près de 600.000 brebis. Impossible de le nier : les plantigrades en font parfois leur menu : 200 par an environ. Un repas de surcroit indemnisé par l'Etat. 200 brebis, ce n'est pas grand-chose en comparaison des 10.000 qui décèdent chaque année pour diverses raisons : accidents, froids, maladies ou chiens errants. Mais cela suffit pour déclencher la fureur des éleveurs, rejoints par quelques élus remontés comme des pendules, tel Augustin Bonrepaux, président socialiste du Conseil Général de l’Ariège.
En mars 2000, à l’Assemblée nationale, lors de l'examen de la loi-chasse du ministre de l'Environnement de l'époque : Dominique Voynet, le député Bonrepaux avait proposé un amendement qui imposait des contraintes draconiennes en matière de réintroduction de prédateurs, voire même leur exclusion s'ils ne se comportaient pas comme des agneaux sur les estives.
Le 10 mars à Toulouse, Augustin Bonrepaux était en tête de cortège. Prouvant ainsi qu'il n'a pas l'intention de lâcher sa proie et ses électeurs. En 1996 et 1997 déjà, au moment du relâcher de trois femelles slovènes dans le secteur de Melles, en Haute-Garonne, les éleveurs avaient manifesté leur hostilité dans la rue ...
« Or… » explique Gérard Caussimont, président du Fonds d'intervention eco-pastoral (FIEP) et fervent défenseur de l'ours, « leur présence n'a jamais posé de problème par la suite, alors qu'il s'agissait d'un renforcement a minima du noyau existant ». Mais rien y fait: le nouveau programme de réintroduction qui sera proposé lundi prochain par la ministre de l'Ecologie Nelly Olin à Paris a remis le feu aux poudres en Béarn. Une réaction épidermique propre au versant français de la chaine pyrénéenne, car de l'autre côté, dans les Monts Cantabriques, l'Espagne accueille une population prospère de 120 ours et jamais ses bergers n'ont brandi leurs bâtons dans les mes de Madrid.
Patrice COSTA
L'Est Républicain
11 mars 2006