Pyrénées sauvages
Un berger déclarait récemment : "Les Pyrénées sans l’ours seraient des montagnes bien plates"... Il est de ces bergers qui nous offrent parfois ce genre de phrases savoureuses concernant l’ours. Posons-nous aussi humblement qu’eux la question de savoir si nous méritons plus notre place que l’ours dans les Pyrénées. De quel droit ? A quoi sert un homme ? Je vomis sur ces chiffres, ces thèses, ces soucis électoraux qu’on nous sert à longueur de débats. Si l’ours pouvait parler, peut-être nous dirait-il : "J’étais là avant vous". Mais il ne parle pas, il n’est pas dieu décideur de l’avenir de sa planète, non il n’est pas homme...
Nous sommes sur une petite boule bleue fragile, notre maison, tous liés dans un écosystème, et nous pourrissons cette pauvre baraque. Où est le beau, la sensibilité, le plaisir de savoir, de voir et de respecter dans tout ça, dans cette recherche perpétuelle de l’utile, du matérialisme, du rendement ?
J’ai commencé à m’intéresser à l’ours en écoutant un fils de berger qui aime l'ours.... C’est comme ça qu’est née cette fascination. Il m’a raconté l’ours et je l’ai suivi depuis sur les sentiers secrets de ses derniers retranchements. Il m’a appris à lire les traces sur les sentes et la neige, à déchiffrer les poils sur le buisson, à deviner la pierre retournée et la pelouse arrachée par l’animal, à comprendre l’arbre au tronc torturé, griffé, mordu, frayoir contre lequel des générations d’ours sont venues se frotter. Il m’a appris à scruter les barres rocheuses dégoulinantes des derniers enneigements, ses déjections, ses couches, et même ses inaccessibles tanières ouvertes sur le bord du ciel. Je lui dois ma rencontre avec la bête. Je l’ai revu il y a peu. Revenu de quelques pays de l’Europe de l’Est, il avait rencontré plusieurs ours dont une femelle et ses petits. Sa collection de photos s’étoffait, son amour pour l’animal sauvage plus grand encore. Cependant il y avait encore dans sa voix cette intonation toute particulière qui lui fit me dire : « Mais là-bas le ciel est triste. Il n’y a pas le vol des grands rapaces. Pas de vautours. Et ça, ça manque... ».
« Artza », l’Autre
Car c’est ainsi. Ce type est un amoureux farouche de sa terre native. Les Pyrénées sont uniques et il sait le dire. Il est né près de Tardets en Haute Soule, quelque part entre les grands canyons d’Holçarte, les gorges profondes et mystérieuses, berceau de l’histoire du peuple basque, et les sources et pierres sacrées de la forêt des Arbailles. Issus d’une famille de bergers, il a été nourri des récits fabuleux de son grand-père. L’homme, au soir venu, près du feu, assis dans son zuzulia, lui contait ses expériences de l’ours. Il ne le nommait pas directement. Car le nommer c’était le susciter, l’appeler. C’était « Artza ». L’Autre. Il lui contait l’invisible, les attaques nocturnes et les battues héroïques dans les ravins vertigineux.
L’enfant devenu adulte, après la disparition du grand-père s’est tourné vers l’étude du milieu montagnard et animal. Avec toujours, en parallèle la lecture des grandes épopées de Curwood ou London. Il ne vous en parlera jamais de façon ennuyante.
Ecoutez le et vous verrez les couleurs inconnues dont parlent les gitans. Vous entendrez dans ses paroles le grondement sourd des cascades de Pista, le vol silencieux des grands gypaètes, le vent sur les cromlechs d’Orhy. Il a gardé une âme d’enfant et une part de rêve, qui ne feront jamais de lui le naturaliste, l’écologiste intellectuel, qu’on a du mal à suivre entre deux bâillements. Non. Il vous raconte le pays de l’ours avec les mots de chefs indiens, de Renaud ou même de Coluche. Passer une nuit à ses côtés sous les étoiles en montagne, dans un cayolar abandonné, au dessus des grandes forêts d’Aspe, c’est l’écouter vous dire, tout en ouvrant une bouteille de bon vin qui agrémente les omelettes bien méritées : « L’ours, c’est aussi ça ».
Marc Large
Pyrénées sauvages
Marc Large
Marc Large est né en 1973 à Roanne, dans une famille d’illustrateurs de père en fils. Autodidacte, il apprend cependant beaucoup des techniques de la bande dessinée aux côtés d’auteurs connus. Il commence à travailler dans le dessin publicitaire dès l’âge de 16 ans, pour des agences de communication publicitaire.
Parallèlement, il est régulièrement invité à participer à des manifestations de bandes dessinées où il dessine aux côtés de Bordes, Azara, Achdé, Biz, Widenlocher ou Chéret. Il participe également à des salons du livre. Ekllipse publie quelques-uns de ses travaux de bande dessinée dans chacun de ses numéros. Il apprend la caricature et les casinos de la région l’invitent chaque mois à en réaliser la clientèle. À partir de 1999, il entreprend la réalisation d’un carnet de voyages pyrénéens rassemblant plus d’une centaine d’illustrations sur la faune, la flore et les activités humaines des Pyrénées-Atlantiques. Ces dessins accompagnés d’un texte écrit par l’auteur sortent en avril 2003 sous le titre Pyrénées sauvages, Croquis sur le vif, aux éditions Caïrn. Claude Dendaletche, à l’origine de la protection de l’ours en France, signe la préface et Txomin Laxalt, poète basque, la postface. Entre-temps, Marc Large réalise la couverture du calendrier 2003 pour le RAP, diffusé à l’échelle nationale et bénéficiant d’une publicité télévisée