L’occultation d’Artza
Le 15 novembre 2004
Je vois dans la disparition de la dernière ourse du lignage pyrénéen une grande perte pour la nature sauvage, préférée au concept fumeux de biodiversité (*), mais je la vis aussi comme une occultation de notre plus vieille histoire, de notre plus ancienne spiritualité. On a coutume, chez les progressistes, de qualifier les âges anciens de périodes sombres que je considère pour ma part comme des âges farouches. Aux temps glorieux du paléolithique, en certains lieux et grottes, où l’on a pu compter jusqu’à cinq mille squelettes d’ours, se déroulaient un culte immémorial que nos officiels récusent, mais que nos frères eurasiatiques du nord du Japon, les Aïnous, d’ultimes sibériens et peut-être quelques Lapons pratiquent encore aujourd’hui. Conscients ou pas, nous portons tous un dépôt de ces âges farouches où l’homme peignait à la lueur des torches et vénérait l’ours, ancêtre primitif de l’humanité.
C’est donc à la Toussaint, la veille du jour des défunts, qu’une lignée vieille de cent mille ans a été condamnée à s’éteindre faute de femelles pour assurer sa survie. Si j’ajoute que l’ourse “Cannelle“ est morte au-dessus des gorges d’Enfer - je n’invente rien -, on ne sera pas autorisé à toutes les spéculations ésotériques ; cependant on jugera que le destin avait bien fait les choses en choisissant la date et le lieu. Nous savions bien sûr au fond de nous que cette tribu était condamnée - pourtant sa proche disparition constitue une rupture symbolique avec les Pyrénéens de nos vallées, qui d’ailleurs eux aussi ne se portent pas très bien.
Les institutions plus ou moins compétentes, et rétribuées à ce titre, n’ont aucune espèce d’excuse à produire devant pareil épilogue. En première ligne, l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn, dirigée depuis sa création par Jean Lassalle, restera dans l’histoire de notre pays, et des Pyrénées tout entière, un établissement fautif qui a su irrémédiablement gâcher toutes les chances qui s’offraient à lui. Jean Lassalle, dont les pouvoirs sont très importants (maire, vice-président du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, député, président de l’association des populations des montagnes du monde, fidèle de François Bayrou, etc.), est l’homme sous l’ère duquel s’est éteinte la dernière ourse d’une espèce qui précéda nos semblables dans les vallées. Quoi qu’il fasse dans les mois qui viennent, alors qu’il est en politique depuis plus de vingt ans, on jugera vite sa responsabilité comme écrasante : il vivait encore 15 ours dans les Pyrénées occidentales en 1983 et tout était alors possible.
Aucune “réparation“, aucun “remplacement“ ne viendront effacer cette faute originelle. À compter d’aujourd’hui, une autre histoire commence, en germe depuis la première réintroduction d’ours de Slovénie en 1996, celle des ours dans les Pyrénées. L’ours des Pyrénées, lui, aura bientôt vécu.
De nature sceptique, voire pessimiste, je formule toutefois ce vœu : puisse la nouvelle lignée d’ours nous pousser au-delà des considérations politiciennes, égocentriques, mercantiles, publicitaires, touristiques, ou faussement scientifiques qui ont accompagné la fin de l’ours des Pyrénées.
Le temps est venu de servir l’ours et non plus de s’en servir.
Stéphan Carbonnaux Naturaliste, Pau
L’important n’est pas qu’il y ait des ours....
L'important est qu’ils soient sauvages
(*) J ’ai écrit "concept fumeux" mais j’aurais pu dire amphigourique, tant la biodiversité, dont on nous serine les oreilles depuis les plus hautes instances politiques et technocratiques, cache mal une nature sauvage dont on veut de moins en moins, voire plus du tout.
J’ai mis des années à comprendre ce malaise que j’avais à entendre des expressions telles que le "développement durable" ou encore la "biodiversité", alors que je revenais de mes expéditions dans les bois, les marais, les granges à chouettes ou la montagne. Ces glissements sémantiques, bien typiques de notre époque, ont fini par m’apparaître comme les signes d’une gigantesque imposture. L’oeuvre de Robert Hainard (Ed. Hesse) et la lecture des ouvrages de François Terrasson (Ed. du Rocher , Ed. du Sang de la terre), entre autres, ont été très profitables. Ce dernier dit fort justement :
"L’important n’est pas qu’il y ait des ours. (sauvons la biodiversité, c’est moi qui souligne) L’important est qu’ils soient sauvages."
Enfin, le pessimisme est une nature qui, chez moi en tout cas, n’a jamais été incompatible avec le combat pour la sauvegarde de la nature. Au contraire.