De violents coups de griffe sur la tête
L'OURS SUISSE L'animal haut de 3 mètres et pesant 200 kg a tué un jeune veau dans la vallée de Münster. Pis, selon Diana, la Société suisse des chasseurs, la bête n'est pas sans danger pour l'homme
Un veau âgé de moins de 10 jours a été retrouvé baignant dans son sang samedi matin au-dessus de Tschierv (GR). Le garde-chasse Jon Gross, qui a photographié le cadavre, est formel: «Les coups de griffes sur la tête et dans le dos ont bien été assénés par un ours. Le prédateur a ensuite dévoré la patte arrière droite du bovidé.»
Malgré les dénégations des organisations écologistes favorables au retour du plantigrade en Suisse, l'ours arrivé récemment via le Trentin dans les Grisons ne se nourrit pas uniquement de baies, de miel et, côté viande, de larves et d'insectes. Matthias Singer, de l'Union suisse des paysans, avait pourtant prédit l'incident: «L'ours pourrait facilement s'attaquer à des animaux qui pâturent. Comme pour le loup, nous sommes contre la réintroduction du plantigrade dans notre pays, qui est trop petit.»
Un avis que partage Pierre-Louis Walther, de Sierre, secrétaire de Diana, la Société suisse des chasseurs. «Nous ne voulons pas de l'ours en Valais. Mais nous ne pouvons pas le tirer. Une loi qui protège le plantigrade et date de vingt ans, bien avant que l'ours ne revienne en Suisse, nous en empêche.»
Reste que face à une bête qui mesure trois mètres de haut debout et pèse à l'âge adulte au moins 200 kg, la question se pose de savoir si sa présence est vraiment sans danger pour l'homme. Et les conseils du WWF ou de Pro Natura en cas de rencontre inopinée avec le prédateur, pleins de contradictions, n'ont rien de rassurant. Pour les uns, si l'animal fait mine d'attaquer, il faut se coucher sur le sol en position foetale. Pour les autres, il faut tenir ses mains derrière la nuque. Même dilemme si l'animal est juste surpris par une présence humaine: les uns proposent de dire «Hello» à l'animal et de se retirer ensuite de son territoire sur la pointe des pieds, alors que d'autres estiment qu'il ne faut jamais regarder la bête dans les yeux.
Pour Pierre-Louis Walther, de Diana, le problème est ailleurs: «Je peux vous assurer que si j'en rencontre un, je n'irai pas lui taper sur l'épaule.»
L'ours suisse est devenu une véritable attraction aux Grisons et attire de plus en plus de visiteurs dans le parc national et ses abords. Samedi soir, la bête des Grisons a été observée par une centaine de personnes depuis une route près de Tschierv (GR). Des notices expliquant comment se comporter en présence d'un ours ont été déposées dans les hôtels et les bureaux de tourisme du Münstertal.
Des analyses ADN de la salive et des poils de l'ours abandonnés sur le cadavre dans son proche environnement devront démontrer si le plantigrade a tué d'autres animaux. Des informations qui permettront aussi de préciser son parcours dans la région.
Si vous vous trouvez face à un ours, parlez-lui doucement
Les plantigrades européens plus timides que leurs cousins américains. Pro Natura espère que l'individu aperçu dans les Grisons va s'installer en Suisse et ne pas y rester seul. L'organisation estime qu'il n'y a aucune raison d'avoir peur de l'animal. Un de ses spécialistes explique pourquoi
Ravis! Les défenseurs de la nature sont aux anges depuis qu'un robuste ours a été aperçu dans le Parc national suisse. Pour Pro Natura, c'est le signe que les efforts écologiques commencent à porter leurs fruits. La photo de l'animal, prise jeudi dans les Grisons par un étudiant forestier près de Tschierv dans les Grisons, est venue renforcer cette joie. L'ours va-t-il s'installer définitivement en Suisse? Sa présence comporte-t-elle des risques? Le point avec Beat Jans, chef de section chez Pro Natura.
L'ours est considéré comme un grand prédateur. Représente-t-il un danger pour l'homme en Suisse?
Non. Plusieurs pays européens, dont l'Autriche, possèdent une population d'ours et aucun accident n'a été enregistré. Les spécimens européens sont beaucoup plus timides que ceux qui vivent en Amérique du Nord. Il y a eu des problèmes en Roumanie. Mais c'était le fait d'animaux qui avaient été nourris par l'homme dans la nature et qui n'en avaient plus peur.
Vous éditez toutefois une brochure avec des conseils à l'intention des gens qui pourraient en croiser un.
Quelqu'un qui se trouve nez à nez avec un ours doit rester calme et immobile et lui parler. Si, cas rarissime, un ours attaque, il faut se coucher au sol et joindre les mains sur la nuque. Une fois que la bête aura constaté que vous êtes inoffensif, elle s'en ira.
Parler à un ours. Mais pour lui dire quoi?
(Rires.) Aux Etats-Unis, on conseille de dire: «Hi bear, hi bear (n.d.l.r.: salut l'ours)». Mais ce n'est pas tellement ce qu'on lui dit qui importe. C'est le ton qui est employé qui compte. Il faut que l'ours réalise au son qu'il a un homme en face de lui et que la situation n'est pas agressive.
Et pour les cultures et les troupeaux?
Les ours adorent le miel. S'il y a des ruches, il faut les protéger. Mais un simple fil électrique autour d'elles suffit. Quant aux troupeaux, la meilleure solution reste le chien. L'odeur de ce dernier fait fuir les plantigrades.
Des ours allant chercher de la nourriture dans les poubelles comme aux Etats-Unis, une scène qui pourrait se produire en Suisse?
En Amérique du Nord, ce phénomène est dû à la forte densité d'ours. Ces derniers seront d'autant plus attirés s'il y a de nombreuses décharges à ciel ouvert. C'est loin d'être le cas chez nous.
L'ours va-t-il se développer en Suisse? Et en verra-t-on un jour en Suisse romande?
L'ours demande beaucoup d'espace. Un seul individu a besoin d'un territoire de la surface du Parc national. Pour l'instant, je pense que les plantigrades vont rester à cheval entre la Suisse et l'Italie. Mais de grandes zones protégées se développent dans notre pays. Cela pourrait offrir des conditions favorables à l'installation de l'ours en Suisse. Cela prendra beaucoup de temps. Il faut qu'un couple se forme et qu'il ait des petits. De plus, une ourse a, au maximum, une portée tous les deux ans. Alors des ours en Suisse romande, pourquoi pas? Mais dans longtemps.
Dis maman, il est où, l'ours?
Cette question d'un fils à sa maman a reçu une réponse décevante, hier soir, à bord d'une voiture circulant sur la route du val Mustair: «Certainement pas au bord de la route!», a lâché Sandra Wahlen. Réponse hâtive, puisque la famille de Cornol (JU), en vacances à Santa Maria, est tombée peu après sur un attroupement de curieux, jumelles en main...
Avec leurs deux garçons de 6 et 9 ans, Daniel et Sandra Wahlen ont saisi cette occasion: «Ce n'était pas prévu, mais on s'est dit que c'était peut-être notre jour de chance.» La suite leur donnera tort, après deux heures d'attente dans le froid, même si le paysage embrumé méritait à lui seul une longue observation. Yannik, le cadet, voyait un ours dans ce qui bougeait dans le brouillard, mais il était trompé par... les oiseaux. Grischa, l'aîné, savait déjà comment se comporter face à l'attaque d'un ours: «Se coucher sur le sol, les mains derrière la nuque.» Mais il s'est encore instruit en lisant les instructions affichées par l'Office cantonal de la chasse.
Les parents ont consenti un va-et-vient vers leur voiture, une première fois pour des chandails laineux, une seconde pour des sièges pliables, une troisième pour des nectarines juteuses... Puis l'obscurité a tué leurs ultimes espoirs: Yannik se contentera des ours observés au zoo. Sauf si la famille retrouve la patience de se poster au bord de la route menant au Pass dal Fuorn, entre 20h et 21h.
L'Hotel da l'Uors complet!
De tous les hôtels de Zernez, c'est le Bär-Post qui colle le mieux à l'actualité!
«Nous avons besoin de l'ours, il est important pour nous!», glisse le patron, Christian Patscheider. Le spécimen brun qui donne rendez-vous aux touristes 35 kilomètres plus loin ne remplit pas l'établissement de 150 lits, mais l'hôtelier utilisera sa présence dans sa publicité et sur sa carte avec des menus ou des cafés de l'ours: «Sous-entendu pour un appétit d'ours», précise Christian Patscheider, qui a posé hier une sculpture animalière au bord de la route principale.
L'hôtelier de 29 ans tient un langage nuancé: les touristes sont souhaités, mais leur comportement est craint. «L'ours est un animal sauvage: venez le voir, mais avec la prudence nécessaire», dit-il aux touristes. Comme le gypaète présent depuis une douzaine d'années, l'ours servira d'appât pour les amis de la nature. «Nous l'attendons depuis un siècle!» lance Christian Patscheider, évoquant son arrière-grand-père, devenu propriétaire de l'Hotel da l'Uors en 1905, lorsque le grand prédateur, déjà, justifiait le nom de l'établissement.
L'ours est éloigné de ses fans
A Zerner, dans les Grisons, Les gardes-chasse éloignent le plantigrade de ses admirateurs. Pour préserver son instinct et éviter l'agression d'un spectateur trop téméraire!
«Trop de contact entre l'ours et l'humain, c'est dangereux pour les deux. Il faut créer une expérience négative»: les gardes-chasse du val Müstair ont voulu appliquer hier soir cette recommandation du vice-directeur du parc national, Flurin Filli, en effrayant le plantigrade par des tirs bruyants mais inoffensifs. Une opération tombée à l'eau puisque l'animal n'a pas montré sa truffe. Quatre jours d'affilée, l'ours brun venu du Trentin, en Engadine, avait fixé le même rendez-vous à ses fans, deux kilomètres en aval du «Pass dal Fuorn». C'était trop!
Une centaine de curieux venaient à la rencontre de l'ours, parfois de trop près, comme cette touriste française placée à 30 mètres de l'animal, qui court à 50 km/h. «Il a perdu sa timidité», regrettent les gardes-chasse Jon Gross et Guol Denoth. Deux panneaux ont été plantés près d'une passerelle utilisée comme observatoire: «Si vous voyez l'ours, restez sur la route et n'essayez pas de l'approcher.»
Pour éloigner le jeune mâle de la route surpeuplée, la carcasse du veau tué de ses griffes samedi dernier lui a été servie en pâture loin des regards, mardi soir. Une opération qui l'a rassasié pour deux jours, puisqu'il n'est pas réapparu hier soir dans l'objectif des gardes-chasse.
L'enjeu, c'est l'instinct d'un mâle qui a cabossé un conteneur plein de détritus: «Il doit rester sauvage! Sa place n'est pas au bord d'une route», insistent les gardiens de la faune. Des tirs de balles en caoutchouc n'apparaissent pas comme la panacée: «L'animal doit comprendre pourquoi il est puni», relèvent Jon Gross et Guol Denoth. Mais les alternatives manquent: «Aucune loi n'interdit à un citoyen d'approcher un ours!»
L'attaque est la meilleure défense de l'ours
La police a restreint le parcage hier soir pour tenir l'homme à distance. Si l'ours se sent agressé, sa réaction peut tourner au drame. «Le problème, c'est qu'il n'exprime aucune mimique: la peur ne se lit pas sur sa face, et, sa meilleure défense, c'est l'attaque», explique Flurin Filli.
Après une marche de 120 km, le grand prédateur est devenu une attraction touristique, mais la sympathie engendrée se révèle contre-productive. «L'ours a fait une rencontre positive avec l'homme, peut-être en obtenant de la nourriture, mais il ne faut pas jouer avec lui», prévient le vice-directeur du parc national.
L'ours n'est pas une bête de foire
L'ours de notre enfance, celui qui plonge sa patte dans le miel, s'est trouvé un fan-club au Pass dal Fuorn. Le plantigrade tant espéré répond à l'attente de son public: quatre soirs d'affilée, le beau brun s'est pointé avec une régularité de métronome digne d'un animal de cirque, avant de s'accorder deux jours de repos dans la brume. Mais tant de docilité déçoit les gardes-chasse.
D'où sort-il ce jeune mâle capable de s'attaquer à un veau, puis à un... conteneur? De la fosse de Berne, du zoo de Bâle ou du cirque de Rapperswil? Quand viendra-t-il manger des carottes dans les mains des promeneurs? Si cet ours perd son instinct, à qui la faute? A ses amis les hommes! C'est paradoxal, mais le grand prédateur devrait se méfier de ses partisans autant que de ses détracteurs.
Si l'odeur de l'homme lui apporte du bien-être, il tombera dans le piège de la facilité. Un danger illustré par un banal noyau de clémentine, lancé au loin l'autre soir par un enfant assis en bordure de route. Un geste inoffensif, mais qui, répété dix ou vingt fois, fournit une friandise à un animal censé rester éloigné de la civilisation.
C'est illogique, mais si vous aimez vraiment l'ours, laissez-le en paix. Observez-le de loin après une longue marche: un grand prédateur, ça se mérite! S'il devient votre ami, il faudra l'effrayer pour le renvoyer à sa vie sauvage. Avec des consignes de distance mal respectées, un pas de trop finira par mener au carnage. C'est l'homme qu'il faut effrayer, pour le renvoyer à sa vie domestique!
Texte : Vincent Donzé - Source Le matin













