Le récit véridique du dernier séjour de Patrick Pappola entre Hendaye et Banyuls.
Les épisodes précédents se trouvent alternativement sur le forum de l'ADET Pays de l'ours et sur le forum d'ourse en Aspe.
- D'un pays de l'Ours à l'autre - 1er épisode
- D'un pays de l'Ours à l'autre - Episode 2,4,6,8,10
- D'un pays de l'Ours à l'autre - 3ème épisode
- D'un pays de l'Ours à l'autre - 5ème épisode
- D'un pays de l'Ours à l'autre - 7ème épisode
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Le sentier change de versant, la vue se dégage parfois sur de belles pentes forestières. Je m’approche de l’Arrec de l’Ayous qui gronde et semble vouloir sortir de son lit. Je ne crois pas si bien dire : en m’approchant, impossible de traverser l’impétueux torrent gonflé des eaux de la fonte des neiges ! Force impressionnante, passage impraticable. Je remonte vers un couloir d’avalanche où s’accumulent 3 à 4 mètres de neige mêlée de glace.
Impossible là aussi : trop d’éboulis instables, trop d’incertitudes pour un itinéraire physique et exposé. Seul, je n’y vais pas. Alors je redescends vers la prise d’eau. Là encore, impossible ! Je finis par repérer une possibilité en aval. Je réussis à traverser, il faut encore rejoindre le sentier dans la forêt, jonction très abrupte et glissante, puis remontée régulière avec la musique de l’Arrec sur la droite.
Majestueuse forêt quasi « primaire » ou « à caractère naturel » avec des chablis et des volis à en faire pâlir Bialoweiza, la grande et mythique forêt primaire d’Europe, en Pologne. Celle qui est hantée par l’ours et le bison d’Europe, celle qui fait vibrer tous les amoureux de nature sauvage. Du ver nématode au champignon et de la sittelle à l’ours, biodiversité maximale ici, c’est certain !
Le sentier finit par donner vers la lumière, en direction du replat du Péneblanque. Avant de quitter la forêt, la neige en névé fait son apparition et borde le sentier côté gauche. J’ausculte à la recherche de traces animales. Rien.
Je poursuis et me retrouve « à découvert ». Le paysage se dégage de part et d’autre. Deux versants, au milieu, l’Arrec qui serpente en tresses, au fond, une butte puis la muraille enneigée du Pic de Goust (2546 m.) dont la crête relie le Soum de Nary (2211 m.).
Après des heures de montée, rejoindre une petite plaine d’altitude, ensoleillée et enneigée est toujours agréable. Une marmotte m’accueille puis s’enfuit en hurlant. Altitude : 1300 mètres. Le soleil cogne très fort sur la neige, il est environ 13 heures. Je chemine en longeant le relief sur la gauche. Un beau névé borde le sentier et remonte vers la forêt sur des éboulis légèrement embroussaillés. Je le scrute vaguement, sans trop y croire. Et boum ! Mon cœur fait « boum » !
Je viens de découvrir ici ce qui me fait courir les sentiers depuis une bonne dizaine d’années. Là ! Sur la neige à gauche, justement. Monte une superbe piste avec empreintes et griffes. L’ours !
C’est certain ! C’est bien lui qui est passé par là ! Sous l’effet de l’émotion, je pense immédiatement à l’ourson de Cannelle dont on est sans nouvelles depuis l’Automne. C’est possible ! Mais je dois bien vite me rendre à l’évidence : ces empreintes sont … énormes ! Le Yéti est dans les parages !
Je regarde immédiatement s’il ne se trouve pas en bout de piste. Je scrute d’abord à l’œil nu puis plus systématiquement aux jumelles : pas question de déranger quelque ours que ce soit. Rien. Mais que sa piste est belle ! Et quelles paluches !
Mon cœur bat la chamade. J’ai envie d’en parler à tous ceux que j’aime tellement je suis heureux et j’ai l’impression agréable de ne faire plus qu’un avec cette montagne, avec les Pyrénées. Sentiment de plénitude, de douceur, de mission accomplie, de se sentir accepté, intégré, privilégié par la nature. Un cadeau inestimable vient de m’être offert, il donne immédiatement envie de se montrer à la hauteur. Je pense encore aux « peuples accordés aux écosystèmes » et à ce moment là, j'en suis certain, j’en fais partie !
Plusieurs longues minutes passent sans que je ne sache que faire : le bonheur m’immobilise. Je décide par commencer à longer la piste. Bien vite, je suis obligé de chausser les raquettes : je suis à mi-genou dans cette neige de mai.
L’ours, lui, a bien mieux réussi que moi : ses pattes ressemblent à des raquettes naturelles. Les cinq doigts et les griffes se détachent nettement sur la neige. Pas de doute : étant donné le soleil qui chauffe et la pluie d’hier soir, il est passé entre maintenant, il y a cinq minutes et la nuit dernière. Peut-être se cache-t-il encore juste au-dessus dans la forêt. Me flaire-t-il ? M’épie-t-il ? M’a-t-il entendu arriver ? Je n’irai pas plus haut que les traces sur le névé pour éviter toute perturbation, toute situation où l’ours se sentirait suivi.
J’ausculte chaque trace, je photographie les plus nettes avec beaucoup de mal tant la réverbération sur la neige empêche une utilisation précise de l’écran de contrôle. Je suis obligé de « mitrailler » à l’aveuglette. Je vais me livrer à cette analyse de chaque pas jusqu’à 15 heures. J’ai faim, mes pieds nagent dans mes énormes chaussures de cuir gorgées d’eau mais … la situation exceptionnelle justifie largement l'inconfort !
Par endroit, l’ours est passé « à gué » délaissant la neige pour quelques grosses pierres. Ailleurs, il a cassé quelques fines branches, il semble s’être couché sur des buissons aplatis. Ca ressemble à ce que l’on appelle justement une «couche». J’inspecte lentement, patiemment, chaque branche en espérant recueillir quelques poils de la bête ! Grâce à Jean-Pierre, j’en ai vu hier, je sais exactement comment ils se présentent : beaucoup plus fins qu’on ne l’imagine et ondulés, « crantés ». Après pas mal de difficultés, je finis par en trouver trois que je place délicatement … dans la boite à carte de mon appareil photo ! Seuls les églantiers ont accroché grâce à leurs épines.
La piste disparaît au-dessus du névé. J’entends alors des aboiements : deux chiens rôdent autour de mon sac à dos, le flairent puis s’éloignent. Je pense d’abord que ces deux Epagneuls bretons précèdent un promeneur. Pas du tout : ce sont bel et bien des « chiens errants » !
Ils ne sont pas agressifs, mais comment ont-il atterri là ? Ont-ils traversé l’arrec en crue ? J’en doute. J’apprendrai en fin de journée qu’ils viennent du fond de la vallée : de retour à mon point de départ j’ ai rencontré un ami de leur maître, un chasseur propriétaire de gîte, qui m'a expliqué qu'ils s'étaient échappés depuis deux jours en pistant, sur un coup de tête, des chevreuils dans la forêt ...
Qu'est-ce que ça aurait donné si un troupeau s'était trouvé là ? Et si en plus on y avait relevé les indices de présence de l'ours, que des moutons affolés par les chiens se soient dérochés ? J’imagine facilement la suite, l’ours bouc-émissaire
Patrick Pappola
P.P. : Plusieurs noms de lieux et de personnes privées ont été modifiés pour préserver la tranquillité des ours et des hommes.
Romuald : Merci Patrick






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