« [...] dans cette estancia, j'étudiai avec soin les chiens bergers du pays [ ... ]. On rencontre souvent [ ...] un grand troupeau de moutons gardé par un ou deux chiens. Comment une amitié aussi solide peut-elle s'établir? C'était là un sujet d'étonnement pour moi. »
Charles DARWIN,
dans "Voyage d'un naturaliste autour du monde" 1836.
Avant de séjourner en Espagne, je n'avais jamais eu connaissance de l'utilisation de chiens de protection. En travaillant sur la cohabitation des communautés rurales septentrionales de la cordillère Cantabrique avec les grands prédateurs, j'ai naturellement croisé le chemin du «mastin», comme l'appellent les Espagnols. On le devine sur les pâturages au milieu ou au pourtour du troupeau.
Si d'aventure on tente une approche, on est immédiatement rappelé à la raison. La présence et les déplacements du mastin sont étroitement liés à ceux du troupeau. Lorsque le bétail est rentré, le soir au plus froid de l'hiver, on trouve le mastin à l'étable ou sur le pas de la porte. Dans ce cas, le visiteur contourne au plus large l'imposant animal dont l'attitude suffit à réfréner toute envie de plonger une main dans l'épaisse toison. Inutile de l'attacher puisque son attention est tournée vers le troupeau et non vers les hommes. On ne l'appelle pas, on ne lui donne aucun ordre audible. Totalement autonome, le mastin ne se fie qu'à lui-même, on pourrait dire à son seul instinct.
Dans ce contexte, il n'est pas excessif de penser qu'il est le «bras armé» du berger. Sa présence s'impose d'elle-même. Il est là pour remplir une fonction bien précise, celle de protéger le bétail et donc de repousser les intrus aux limites du territoire, de les maintenir à bonne distance. Dès qu'il les aperçoit, il se dirige vers eux en aboyant d'une voix rauque; son attitude se veut dissuasive, et l'étranger est censé renoncer à ses projets.
Bien que limitée, la tâche des mastins n'est pas sans danger, loin de là. Nombreux sont les chiens qui y laissent leur peau. C'est la raison pour laquelle on les équipe de colliers à pointes qui les protègent des morsures des loups lorsque les combats font rage. S'ils se montrent efficaces lors des attaques diurnes, il en va parfois autrement lorsque les agresseurs se manifestent en groupe, à la nuit tombée. Il arrive alors que les mastins battent en retraite, abandonnant le troupeau aux assaillants.
De ce chien les éleveurs espagnols ne parlent pas, comme s'il n'y avait rien à en dire. Si on avance une question à son sujet, on vous répond: «Des mastins il y en a toujours eu, aussi longtemps qu'il y a eu des prédateurs, il y a eu des mastins.» La réponse est identique sur le versant français pyrénéen: «Tant qu'il y a eu des ours on a eu ces chiens. Mon père en avait. Et maintenant c'est moi.»
le mastin face au sauvage
Les ennemis, eux, sont clairement identifiés : ours et loups en Espagne, ours en France. Mais quel que soit le côté des Pyrénées où se porte notre regard, ils sont loin de constituer l'unique menace pour le monde pastoral. Sinon comment expliquer l'installation récente de chiens de protection en Rhône-Alpes et dans le Massif central ? La bête du Gévaudan aurait-elle repris du service ? Non, ce n'est pas du registre de l'imaginaire que provient le danger mais d'une réalité bien tangible : celle vécue par l'éleveur qui retrouve régulièrement ses bêtes massacrées après le passage des chiens errants (Il faut bien le préciser, les chiens affectés à la défense du troupeau peuvent parfois changer de camp).
Qu'il soit de travail (chien de conduite, de garde, de protection) ou de compagnie, de ville ou de campagne, Canis lupus familiaris serait responsable, chaque année, de la mort de 2,5 % du troupeau national composé de dix millions de têtes environ, soit 250.000 têtes. [Pitt 1988].
Cette estimation française (semblable à celle qu'avancent les éthologues pour la situation nord-américaine) s'appuie essentiellement sur les prédations exceptionnelles; la prédation courante, soit une brebis par mois par troupeau, est peu prise en compte car rarement déclarée auprès des assurances.
- A la lumière des témoignages des premiers expérimentateurs de l'opération «Chiens de protection» (qui a débuté dans les années quatre-vingt, largement évoquée dans les comptes rendus des zootechniciens) et en m'appuyant sur la littérature spécialisée, je retracerai les modalités d'installation du chien de protection.
- Puis, à partir d'entretiens que j'ai réalisés auprès des premiers «cobayes» de l'opération et de quelques autres qui les ont rejoints dans l'aventure, je chercherai à expliciter
a. les mécanismes de la mise en place de ce nouvel animal dans le système domesticatoire.
b. Les techniques d'élevage du chien de protection et les représentations qui lui sont attachées permettront de dégager le statut symbolique de ce «nouvel» auxiliaire. - Pour finir, j'examinerai les implications idéologiques de l'expérience «Chiens de protection» à une époque où la sensibilité écologiste gagne du terrain, où les réintroductions se multiplient, et où le retour naturel d'espèces protégées (comme le loup) est au cœur des débats.
Notre recherche a été réalisée auprès d'une dizaine d'éleveurs installés en RhôneAlpes et dans le Massif central (Ain, Ardèche, Drôme, Lozère), membres de l'APAP (Association pour la promotion des animaux de protection), et de représentants de l'Institut de l’Elevage. Toutes ces exploitations se dédient à l'élevage ovin, certaines comptent également quelques chèvres (vente locale de produits fromagers). Les chiens ont été placés par le responsable de l'opération de l'Institut de l’Elevage (René Schmitt, puis Joël Pitt)
Le chien de protection, le grand retour
Plus de quinze ans après le lancement de l'opération, les éleveurs que j'ai rencontrés (notamment ceux de la première heure) sont unanimes: ce chien a pleinement répondu à leurs attentes. Sortis victorieux de cette aventure, ils ne ressentent pas le besoin d'évoquer les difficultés qu'ils ont rencontrées - sans cet auxiliaire, plusieurs d'entre eux auraient cessé leur activité.
Pourtant les documents de l'Institut de l'élevage (IE) évoquent un parcours semé d'embûches. Comme nous l'apprennent les témoins directs, dans les années quatre-vingt (période d'installation des premiers chiens), l'utilisation de cette technique de garde est totalement méconnue des éleveurs et même du responsable de l'IE.
En fait, les anciens des régions concernées n'ayant plus aucun souvenir de l'utilisation de ce chien, aucune transmission de ce savoir-faire n'était possible. On sait, grâce aux travaux de Xavier de Planhol, que le chien de protection a progressivement été délaissé «avec le recul considérable ou la quasi disparition des loups» au profit du chien de conduite dont le triomphe s'achèvera au cours de la première moitié du XIX' siècle sur le territoire de la France septentrionale. «Dans la France méridionale, les troupeaux transhumants provençaux, à la fin du XVIIIe siècle, étaient encore accompagnés exclusivement de chien de défense.»
Pour saisir les modalités inhérentes à la reconstruction du processus domesticatoire du chien de protection, retraçons les modalités pratiques de sa mise en service telles qu'elles ont été décrites par les zootechniciens dans la documentation interne de l'IE, qui a été rédigée trois ans après l'installation des premiers chiens, à partir du vécu des éleveurs.
Chien de protection, mode d'emploi
On pourrait commencer par une sorte de paradoxe. Comme tous les animaux domestiques, le chien de protection doit entretenir un rapport de familiarité réciproque avec son propriétaire - cette composante étant, selon François Sigaut, l'un des paramètres (avec l'utilisation et l'appropriation) constitutifs de la domestication. Or il apparaît que, pour des raisons faciles à comprendre, le bon emploi de cet auxiliaire impose de réduire cette familiarité au minimum, comme en témoignent les propos des zootechniciens français : «Le caractère familier de ce chien est un handicap et l'éleveur doit faire preuve de beaucoup de vigilance pour que tout débordement amical ne compromette pas la carrière du chien de protection. Il faut renoncer à toute marque d'affection, surtout de la part des enfants, qui l'attirerait et le détournerait du troupeau.» [Pelzer, 1988]
Une distance maximale séparant l'éleveur et son chien de protection est d'ailleurs largement préconisée par les scientifiques américains; pour «être imprégnées par le troupeau dès la naissance, les bêtes du troupeau devraient être l'une des premières choses que le chiot découvre lorsqu'il commence à ouvrir les yeux. Nos chèvres et nos chiens partagent une commune attention maternelle. Ce faisant, le chiot grandit en considérant chèvre ou brebis comme faisant partie de sa famille.» [Austin, 1989]
Le troupeau, la nouvelle famille du chien de protection : adoption, filiation.
Si la naissance de ce futur aide de camp ne s'est pas faite dans le troupeau, le chiot doit néanmoins être introduit après sevrage, si possible lors des trois mois d'agnelage en bergerie: «L'idéal est d'introduire le chiot à deux mois, juste après le sevrage. Il va reporter toute son affectivité sur le troupeau qui va devenir sa nouvelle famille.» [Gilles Anjoran, éleveur 1977]
Cette phase d'intégration est reconnue délicate car la prise de contact entre le chien et ses futurs protégés est souvent rude : «Les brebis peuvent être inquiètes, effrayées. Parfois elles se tassent au fond de la bergerie, certaines sont étouffées [ ... ], le comportement joueur du chiot peut déclencher des attitudes défensives; il arrive que les brebis boulent le chien quand il est petit. Certaines ont même tendance à le charger, à se montrer agressives avec lui. Il faut qu'il puisse se réfugier dans sa case.»
Bien que réduite à son strict minimum, finalement, la familiarisation chien/propriétaire, que François Sigaut met en évidence, se fait moins avec l'éleveur (comme pour l'animal de compagnie) qu'avec le troupeau. L'attachement réciproque est évoqué en termes d'adoption et de filiation (Parmi les techniques pastorales des Amériques, G. Lutz mentionne le cas d'un chiot allaité par une brebis:
«On prend des chiens dès qu'ils sont nés, on les sépare entièrement de leur mère, et on les conduit, chaque jour, trois ou quatre fois au troupeau. Là, on les fait téter la première brebis qui tombe sous la main. On continue cette manœuvre jusqu'à ce que les petits chiens ouvrent les yeux et marchent un peu ; on approche d'eux une brebis, et ils la tètent d'eux-mêmes. Peu à peu ils s'accoutument à aller au troupeau, comme s'ils étaient de la même famille». La figure du maître doit donc progressivement s'effacer au bénéfice du rapport chien/ troupeau: «Quand il sera prêt, il suivra les brebis ou les chèvres partout sans les pourchasser ou les traquer, et les gens ou d'autres animaux comme les chiens de la maison passeront au second plan [ ... ]. Si un chien est élevé comme un animal de compagnie, c'est inutile d'attendre de lui qu'il préfère la chèvre ou la brebis aux humains.»
Le déplacement du lien affectif s'opère par effacement du maître. Toutefois, le bon déroulement de ce transfert ne garantit nullement la réussite de la deuxième phase; l'acceptation du chien par le troupeau. Cette socialisation interspécifique, tout aussi indispensable, est considérée achevée lorsque le chiot peut se déplacer librement dans la bergerie sans déclencher hostilité ou panique, et sans craindre pour lui-même. Le processus d'intégration du chien doit donc être mené à terme avant la sortie du troupeau : «Le comportement recherché est acquis lorsque le chien lèche l'anus ou les naseaux des agneaux ou de certaines brebis dociles.» [Pitt] Ou «même tente de monter des brebis en chaleur» [R. Larrère].
Toute cette période d'adaptation vise à attacher le chien de protection au troupeau sous le regard attentif de l'éleveur.
Les techniciens évoquent également les preuves physiques de ce processus d'intégration, notamment une modification comportementale qui est de l'ordre de l'empathie. Comme le soulignent les spécialistes, le chien, en plus de son apparence ovine - il est de même taille et de même couleur que les brebis, sa tête est ronde, ses oreilles sont pendantes -, doit adopter un profil bas, ne jamais avoir une posture agressive face aux brebis contrairement au chien de conduite qui a un comportement nerveux, les oreilles dressées et la queue levée: «Il ressemble à n'importe quel mouton [Schmitt, 1989 ] au point de s'identifier totalement aux brebis. Quand on le voit dans le troupeau, on dirait qu'il est en train de brouter.»
Si l'on reprend toutes les phases d'introduction du chien, on constate qu'elles se déroulent en trois temps: un stade de séparation, puis de marge et celui d'agrégation. La première phase est marquée par l'éloignement du chien du monde des hommes lesquels doivent se garder de lui témoigner toute marque d'affection. La deuxième se caractérise par la socialisation interspécifique, dont nous avons vu qu'elle n'allait pas sans heurts. Enfin, ultime période, la cohabitation paisible chien/ troupeau et le changement comportemental du nouveau venu parachèvent le processus.
Le chien de protection : entre théorie, idéologie et pratique
Les étapes nécessaires au bon déroulement de l'intégration du chien ayant été évoquées, confrontons le savoir des zootechniciens et des éthologues aux articles des revues spécialisées et au faire des éleveurs expérimentateurs.
Trois niveaux de lecture se dégagent avec clarté.
- La théorie des zootechniciens centrée sur le comportement éthologique et sur les processus de domestication du chien.
- L'orientation idéologique des articles de revues passant soigneusement sous silence les ratés et les difficultés de l'opération, véritable miroir déformant qui érige le chien en protecteur émérite.
- Les tâtonnements et le désappointement des éleveurs face à un chien dont ils ne connaissaient pas le «mode d'emploi».
Dans les revues spécialisées, l'acclimatation du chien semble aller de soi:
- «Le montagne des Pyrénées reste plus volontiers avec les troupeaux qu'en compagnie du ou des bergers.» [Gilbert, 1984]
- «Le montagne des Pyrénées passe sa vie au milieu des moutons en bergerie comme à l'extérieur, les brebis viennent facilement l'entourer.» [Pelzer]
Pourtant, à bien lire les commentaires des éleveurs retranscrits dans les comptes rendus de réunion par le technicien en charge de l'opération, leur motivation et leur bienveillante attention à l'égard du nouvel arrivant ne suffisent pas à éviter les fréquents dérapages (les noms ont été changés) :
- si les chiens d'Alain Defont fuguent «Ils ont été retrouvés dans un autre troupeau ou sur une autre exploitation du voisinage pendant les chaleurs, les deux chiens ont tendance à abandonner le troupeau et à revenir sur l'exploitation pour trouver de la fraîcheur.»
- la chienne de Jacques Mercier «recherche toujours le contact humain».
- Le chien de Gilles Carrière «a tendance à revenir à la bergerie (ou dans celle du voisin)»
- Et enfin le chien de Christian Chevalier «revient plusieurs jours de suite à la bergerie malgré les réprimandes de son maître. Puis il disparaît pendant trois jours mais revient seul au troupeau».
Pour éviter que le chien ne s'ennuie, ce qui peut l'inciter à vagabonder, on préconise parfois l'installation d'un couple, mais cette solution ne semble pas toujours efficace :
- «La journée, les deux chiens d'Ariane Brun manifestent une propension à poursuivre les marmottes tandis que ceux de Luc Crin ont tendance à poursuivre les chamois.»
Une première difficulté apparaît lorsque les spécialistes tentent d'expliquer ces dérapages: «En dessous de dix mois les chiots commettent quelques erreurs: dévorant un agneau ou attaquant une brebis.» [Schmitt, 1989]
Pourtant, on a déjà fait allusion à cette contrainte technique; les scientifiques américains insistent sur la nécessaire installation du chiot dans le troupeau dès son plus jeune âge – («L'introduction d'un chiot dans le troupeau doit se faire impérativement à l'âge de quatre à seize semaines. Passé ce délai, les chances de réussite diminuent considérablement» ) c'est d'ailleurs dans ce sens que les techniciens français œuvraient jusqu'en 1993. Le décalage existant entre savoir théorique et réalité empirique apparaît dans toute sa crudité.
L'intégration précoce du chiot au troupeau, la privation d'affection humaine, l'identification aux brebis et la nature des liens que l'imprégnation est censée révéler ne peuvent pas garantir à eux seuls le « professionnalisme » de l'animal.
Chaque chose en son temps
Pour résoudre le problème de l'instabilité du chiot, un programme « Chiens de six mois» est lancé en 1993. «Le chien sélectionné sera pratiquement "prêt-à-l'emploi" puisque la phase d'éducation (ou phase de socialisation interspécifique) aura été partiellement réalisée par un éleveur compétent.» [Pitt, 1994]
Un an plus tard, les techniciens se félicitent du succès de l'opération, notamment au regard de l'ancien dispositif (placement de chiots non débourrés). Les comptes rendus et les résultats d'expertise avalisent la pertinence du choix qui a été fait.
Pourtant, les avis de quelques-uns des dix éleveurs expérimentateurs sont plus mitigés. Même quand le chien est âgé de plus de six mois, il n'est pas prêt, loin s'en faut :
- M. Defont note que, «après dix mois d'activité, le troupeau n'est toujours pas habitué à la présence de la chienne, les brebis se déplacent dès l'approche du chien».
- «Après quelques semaines d'activité, le chien a disparu du troupeau. Il a été retrouvé quelques heures plus tard, tremblant, suite vraisemblablement à une décharge électrique causée par un filet à mouton, de plus, en janvier 1994, le troupeau a été victime d'une attaque de chiens errants. Le chien a été retrouvé avec quelques brebis, perdu dans la forêt, alors que le reste du troupeau, resté dans le parc, était attaqué par des chiens», remarque M. Maréchal.
- M. Maréchal «juge le chien inefficace et sans aucune agressivité».
- M. Tisserand note que «sa chienne accompagnée de ses chiots a fugué, a été récupérée à plusieurs kilomètres de l'exploitation».
- M. Ravon a eu une expérience assez similaire puisque, «au pâturage, la chienne a eu des difficultés à se faire admettre par le troupeau. Peu à peu, elle a déserté le troupeau», mais elle reste, aux dires du propriétaire, efficace contre les prédateurs.
Pour expliquer le comportement instable du chien de protection, les spécialistes invoquent la «crise existentielle» que traverserait le chiot, non plus avant d'avoir six mois, comme cela avait été dit, mais après les six premiers mois qui sont déjà bien difficiles.
«Nous avons observé, particulièrement sur les sujets seuls, vers l'âge de dix mois, une crise très forte du chien qui lui enlève l'instinct de protéger et qui le rend vagabond à son tour.» [Schmitt, 1989] Quand le chiot a 6-10 mois, il va être tenté de revenir à la bergerie. Il faut toujours le ramener au troupeau si le chien le quitte.
Ce constat conduit les mêmes spécialistes à annoncer que «la fiabilité [ ... ] ne peut se mesurer que lorsque le chien a atteint un comportement stable d'adulte c'est-à-dire pas avant deux ans de présence sur l'exploitation» [Pitt].
Le programme «Chiens de six mois» est finalement abandonné car si le chien débourré semble plus facile à placer, sa taille et sa puissance, déjà remarquables, compliquent l'intégration de l'animal; le bon accueil que les brebis devraient lui réserver n'est plus garanti.
Le chien de protection à l'épreuve des expériences
On est en droit de s'interroger sur les raisons inhérentes à ce bilan mitigé. Pourquoi le patou, après transplantation et en dépit d'un discours officiel très élogieux à son égard, se montre-t-il indiscipliné, enclin à la désertion et peu motivé par son travail ?
On sait que toutes les races d'origine pastorale (selon la terminologie des zootechniciens) ne sont pas égales devant l'agresseur [Les races de chiens de protection sont nombreuses, en voici quelques-unes: le montagne des Pyrénées (France), le mastin (Espagne), le cao de serra d'Estrela (Portugal), le maremmano d'Abruzzo (Italie), le sharplaninatz (ex-Yougoslavie),l'akbash et le karabash (Anatolie, Turquie), le komodor (Hongrie), l'owczarek Podhanski (Pologne), le khrkhisi (ex-URSS)].
Selon les résultats d'études américaines qui furent entreprises dans les années quatre-vingt sur plusieurs races de chiens de protection, le montagne des Pyrénées remporte la palme du «professionnalisme».
Ces études consistaient à installer vingt-quatre chiens de trois races différentes (onze komondor, trois akbash, neuf montagnes des Pyrénées) dans une quinzaine de parcs regroupant des brebis suitées. Sept des neuf chiens qui ont donné satisfaction étaient de race pyrénéenne. Sur sept chiens dont le comportement s'est révélé inefficace entre une et six semaines après l'installation, on ne comptait que un seul montagne des Pyrénées. En outre, 78 % des montagnes des Pyrénées ont eu un effet dissuasif sur les prédateurs contre 11 % pour les komondors [Green et Woodruff, 1983].
Compte tenu de ces résultats, on peut se demander pourquoi le montagne des Pyrénées se révèle efficace aux Etats-Unis en présence de coyotes, d'ours, de pumas et de loups, dans les Pyrénées en zone à ours, et peu performant en RhôneAlpes dans un secteur riche en chiens errants ? Est-ce dû à une différence comportementale entre le prédateur sauvage et le chien errant ?
Le comportement de protection du troupeau : origine génétique ou savoir-faire ?
La réponse est probablement ailleurs. Les éleveurs de Rhône-Alpes qui déplorent les penchants qu'a le patou pour la compagnie des humains, mais aussi les scientifiques américains qui stigmatisent, au contraire, ses débordements cynégétiques, attribuent ces «défauts» à une mauvaise sélection: «Le comportement du chien de protection ne demande pas de dressage à proprement parler [ ... ] il est avant tout le résultat d'un patrimoine génétique, c'est-à-dire que c'est un comportement instinctif qui n'est pas le résultat d'un dressage. Les chiens de protection ont été sélectionnés pour leur caractère indépendant.» [Wick, 1998] (Les zootechniciens français s'accordent sur ce point: «Une part importante du comportement "protection du troupeau" est d'origine génétique.») « Toutes les souches pastorales ont gardé un instinct naturel de protection, c'est un patrimoine qu'il faut conserver. »
Mais dans ce cas, pourquoi les mêmes souches génétiques (les chenils étant toujours les mêmes) seraient elles plus performantes aux Etats-Unis ou dans les Pyrénées qu'en Rhône-Alpes ?
L'argument eugénique ne serait-il pas un moyen d'évacuer en un tournemain la question essentielle, celle de la transmission des techniques traditionnelles attachées à l'utilisation de ce mode de protection ?
Pour tenter de lever le voile sur cette primauté du «tout génétique»,j'ai souhaité réexaminer la pratique des éleveurs en convoquant la mémoire vive des premiers intéressés, quinze ans après le début de l'opération. Cette mise en perspective des modalités d'acquisition de ce savoir devrait éclairer l'évolution des savoir-faire, l'actualité de cette technique de garde et son éventuelle efficacité.
De la fabrication du chien de protection new-look
Lorsque j'ai débuté ce terrain, j'avais encore à l'esprit:
- d'une part les dires, qui avaient été retranscrits dans les comptes rendus des réunions, des premiers expérimentateurs quelque peu désorientés par l'indiscipline de leur chien,
- et d'autre part, le décalage entre le savoir zootechnique et la réalité empirique attachée à la reconstruction de la chaîne domesticatoire. Leurs propos semblaient traduire la déception qu'ils éprouvaient face à un problème supplémentaire.
Quelle ne fut pas ma surprise, en interrogeant les éleveurs, de constater qu'ils disaient être pleinement satisfaits de leur chien. Aucune mention n'était faite de ce qui semblait avoir été, pour certains, une réelle difficulté faisant ainsi surgir une nouvelle interrogation: comment est-on passé du bilan en demi-teinte des années quatre-vingt-dix à la franche satisfaction qu'affichent les éleveurs aujourd'hui ? Est-ce dû à l'emploi de chiens issus de meilleures souches ? Est-on parvenu, sinon à retrouver, du moins à élaborer, à partir d'expériences totalement empiriques, des techniques opérationnelles d'utilisation du chien?
Des relations multiples remises en question à l’arrivée du chien de protection.
Avançons une interprétation. Si l'on veut bien se situer dans une perspective fonctionnelle (ce qui ne signifie pas fonctionnaliste), on peut d'ores et déjà noter que le système pastoral intégrant une protection active est constitué d'un ensemble de relations :
- éleveur/chien de protection,
- éleveur/troupeau,
- éleveur/chien de conduite,
- chien de protection/troupeau,
- chien de protection/chien de conduite,
- chien de protection/prédateur,
- troupeau/prédateur.
L'efficacité du système «Chiens de protection» serait davantage la résultante de tous les rapports entre ces couples que l'addition pure et simple des différents éléments.
Insérer un nouvel élément dans le système entraîne ipso facto la modification de toutes les autres relations qui le composent, le nouvel élément étant le chien de protection introduit pour contrer les chiens errants. Ainsi, les brebis doivent adopter le nouveau venu, le chien doit accepter son rôle tant vis-à-vis de ses protégés que de ses ennemis, et l'éleveur doit assurer sa fonction, celle d'éduquer le chien.
Que le troupeau refuse la présence protectrice du chien, que le chien n'assume pas son rôle de gardien ou que l'éleveur soit dans l'incapacité de maîtriser son chien (notamment face au chien de conduite et aux promeneurs) et le système s'écroule. Telles étaient nos hypothèses pour expliquer le bilan mitigé des années quatre-vingt-dix: le troupeau rechignait à accepter la nouvelle recrue laquelle désertait le troupeau, et sur laquelle l'éleveur n'avait aucun ascendant.
De la construction d'un système: entre fonction et structure
Au cours de ces années, tous les savoir-faire qui ont été acquis par les éleveurs et que leur expérience a validés ont visé à resserrer les liens constitutifs du système domesticatoire. Autrement dit, corriger les dysfonctionnements du système devenait une nécessité pour le rendre opératoire. Passons en revue chacune de ces relations structurales et les réponses qu'y ont apportées les éleveurs.
Entre chiens «de soupe» et «déserteur»
Le rapport chien/troupeau se conjugue sur le mode sympathique et interactif: si le chien s'approprie le troupeau (ou le territoire sur lequel celui-ci évolue) et le considère comme son bien, la réciproque est tout aussi vraie. On peut considérer le chien, sans forcer le trait, comme un élément à part entière du troupeau : «Fanny quand elle est avec des brebis qui ne sont pas à elle, elle se rend, elle fait le dos rond, elle se couche. Les brebis viennent la renifler et elles voient bien que Fanny sent la brebis.» (Briant)
Cette relation, fondée sur la familiarisation interspécifique, est supposée fidéliser le chien. Aussi, en l'absence de leurs protégées, les chiens se lancent-ils à leur recherche ou partent en quête de travail : «Si le chien n'a pas ses brebis, il vaut mieux l'attacher pour pas qu'il parte garder d'autres animaux, ou même des enfants. Nous, on l'a fait de nous-mêmes, mais personne ne nous avait dit qu'on devait le faire. Peut-être que c'est pour ça qu'il reste avec les brebis [ ... ] et puis quand elles sont pas là, eh bien ils vont se mettre avec les chèvres et ils font leur boulot pareil.» (Briant)
Si certains éleveurs prétendent que le secret de la réussite est de faire naître le chien dans le troupeau d'autres reconnaissent que cela ne suffit pas à l'y maintenir: «Pour empêcher que les chiens quittent le troupeau, je leur donne à manger le soir, comme ça, ça les tient. Plutôt que de leur laisser la nourriture à disposition tout le temps.» (Carrière)
D'autres encore, par précaution, attachent leur chien en l'absence du troupeau. D'autant que la désertion est fréquente, notamment chez la chienne en chaleur : «Fanny quand elle est en chaleur, elle part se balader dans tout le département. Souvent on nous téléphone et on va la récupérer [...]. Quelquefois elle allait garder les chèvres du voisin. Une fois elle a emmené le mâle avec elle.» (Briant)
C'est aussi le cas du chiot qui, au cours de sa première année (et peut-être en l'absence de sa mère?), revient à la bergerie ou vers son propriétaire : «Il faut tout de suite le ramener au troupeau [...] au début ça arrive souvent surtout qu'avec les tout premiers chiens, on n'était pas assez fermes. Il ne faut pas qu'il suive l'éleveur, sinon ça fait un chien de soupe.» (Carrière)
Parfois, on accrochait une vieille casserole au chien qui vagabondait loin de chez lui. «Par ce moyen brutal on le renvoyait à sa maison tout en lui donnant la crainte de se retrouver dans une situation semblable.» [Cazaurang, 1965 ] Outre qu'il risque de déserter, le chien peut se montrer agressif à l'égard des brebis même lorsqu'il est né parmi elles: «J'ai eu un mâle qui au début bouffait tout le temps la patte arrière gauche de l'agneau qui était couché juste à côté de lui. Il avait un an. C'était pas pour manger, ça ne saignait pas, il leur bouffait jusqu'à la hauteur du gigot. Il l' a fait à trois agneaux mais après une bonne raclée, il n'a plus recommencé.» (Briant)
Or, on sait qu' «il doit être loyal envers le troupeau, ne pas le déranger» (Rousselot). C'est en conditionnant le chien, dès son plus jeune âge, que l'on parvient à le maîtriser car son instinct de prédation, toujours en éveil, l'incite, à l'instar du chien de conduite, à courser et à taquiner ses protégées. Attentifs aux comportements du chien, les éleveurs font preuve d'autorité pour réfréner son tempérament de prédateur juvénile: «[...] une surveillance quotidienne, une attention particulière sont indispensables durant les premiers mois de présence du chien sur l'exploitation. En l'absence d'une disponibilité suffisante de l'éleveur, le chien se détournera très vite du comportement attendu.»
Entre soumission et rébellion
À cette dernière remarque, la nature du rapport chien/éleveur apparaît clairement. En dépit du discours officiel présentant le chien de protection comme un travailleur autonome, sorte d'autodidacte, qui opère sans dressage, autorité et fermeté sont gages de réussite («Si la valeur génétique constitue une base sérieuse pour atteindre ces qualités, le travail d'éducation du chien par l'éleveur est néanmoins capital pour que ces caractères puissent s'exprimer. La période de bergerie va conditionner le comportement futur du chien.» ) Habituer le chien à son propriétaire, le contraindre à obéir, est l'objectif de sa socialisation: «Moi si je crie, je les arrête, le mâdle un peu moins facilement que la femelle mais c'est vrai qu'on leur a rien appris.» (Briant)
C'est également le point de vue des éthologues, pour qui la réduction de l'instinct de prédation est la condition sine qua non pour exploiter efficacement cet «aide de camp». Or il n'en a pas toujours été ainsi. Les techniques d'éducation utilisées en France au XIXe siècle tendaient plutôt à exalter l'instinct de prédation des chiens: «Il faut de bonne heure les former au combat ; les exciter à se battre entre eux, mais sans permettre que le plus faible soit tout à fait vaincu, de peur qu'il ne se rebute et ne se décourage. [Bixio, 1867 ]
N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il y a une quarantaine d'années les paysans espagnols avaient encore recours à cette méthode. Ils excitaient l'agressivité des mastins en les mettant au contact d'un cadavre de loup que le chien, tenu en laisse, devait chercher à mordre. Et c'est encore dans cette perspective (le laisser-faire, voire l'encouragement des tendances instinctuelles) que les premiers chiens installés ne recevaient aucune éducation: «Sa crainte [de R. Schmitt] au début était celle du coup de fil qui lui annoncerait que le chien avait bouffé un gamin. On n'était pas tellement à l'aise […], on ne savait pas comment ces chiens allaient vieillir. Quand j'ai commencé à installer des chiens, je le faisais avec beaucoup de prudence, mais j'avais déjà l'expérience des premiers chiens installés. Ils [les éleveurs] avaient pris un risque énorme. Et puis on ne peut pas mettre ces chiens sur une exploitation bordée par une route ou un chemin très fréquenté par exemple.» (Pitt)
Entre indépendance et maîtrise, la bonne distance
Réputé «autosuffisant» et même hostile à toute injonction, le chien était livré à lui-même
- «On nous avait dit que c'était des chiens qu'on ne dressait pas [...], mais fallait quand même les faire plier.» (Carrière)
- «Ils agissent indépendamment de l'homme. Cette caractéristique les rend têtus et ils répondent difficilement à des ordres verbaux.» [Wick, 1998]
- Même propos chez Pitt: «Le chien de protection est, en général, rebelle à tout commandement.»
Placé dans le troupeau, il était supposé agir indépendamment de son maître. On perçoit vite les limites et les difficultés de l'exercice; le risque de ne plus pouvoir maîtriser l'animal, comme nous l'apprennent nos interlocuteurs, n'est jamais loin : «Il y a des éleveurs qui ne pouvaient plus approcher leur troupeau. Bon, ça s'est pas beaucoup dit mais c'est arrivé quelquefois parce que leur chien était trop sauvage.» (Carrière)
Depuis les premières installations de chiens de protection, on observe une évolution dans le rapport chien/ éleveur; celui-ci tend à s'impliquer davantage dans l'éducation de son chien, notamment lorsque ce dernier est séparé de sa mère, après sevrage.
Bénéficiant de l'expérience de leurs collègues, les éleveurs de la deuxième vague ont parfaitement conscience des nécessités «pédagogiques» liées au bon emploi du chien de protection: «Je ne suis pas sûr que les bergers des Pyrénées chez qui on est allé chercher les chiens allaient aussi loin dans l'éducation du chien que nous.» (Pitt)
Il semble que tous les zootechniciens, notamment ceux formés aux Etats-Unis, ne sont pas favorables à une trop grande éducation du chien: «Certains éleveurs apprennent davantage de commandes [des ordres] à leur chien de protection. Toutefois, il ne faut pas oublier qu'un chien de protection travaille indépendamment de l'homme et que lui apprendre davantage de commandes risque de le lier trop à l'homme, au détriment de son bon fonctionnement.» [Wick]
D'un côté, donc, tant que l'instinct de prédation n'a pas été bridé, le chien de protection ne peut être opérationnel - la présence du maître en tant qu' «instance régulatrice» est donc fort opportune. Mais, d'un autre côté, si l'éleveur utilise cet auxiliaire, c'est bien pour être suppléé; aussi est-il rarement témoin des rencontres parfois animées qui peuvent se produire avec des promeneurs: «Sur l'exploitation, les brebis vont partout. Pour le chien tout l'espace est à protéger. Mais on a un chemin communal qui traverse le terrain. Malgré les panneaux d'avertissement, y' a quand même des touristes qui viennent avec leur chien. On a de sérieux problèmes parce que notre chien, quand il voit leur chien, il démarre ! Les gens rentrent sur ses terres, chez lui, alors il réagit. Et nous on n'est pas toujours là pour l'arrêter. Moi, mon estive, c'est dans un coin très passant, je peux pas prendre mes chiens, c'est trop risqué.» (Briant)
La morale de l'histoire est claire: c'est bien en termes de bonne distance que les relations chien/troupeau et chien/éleveur sont pensées. Qu'elles se distendent et aussitôt le système de protection devient inopérant: le chien se détourne de son travail, le maître en perd le contrôle.
Où devons-nous chercher l'agent extérieur susceptible d'assurer l'équilibre ? Pour saisir la logique inhérente aux rapports chien/troupeau et chien/éleveur, il convient de les resituer dans leur cadre pragmatique, celui de la prédation.
Pas de protection sans prédation ?
Tous les éleveurs sont unanimes : par sa seule présence le chien de protection suffit à mettre fin aux prédations dans les secteurs investis par les chiens errants. On remarque davantage de ratés, non pas dans les zones à risques, mais bien dans les secteurs sans danger où les chiens ont été placés préventivement. Faut-il en déduire que la présence insidieuse de l'ennemi aurait une incidence sur la conduite de l'aide de camp ? Cette pression maintiendrait sa vigilance en éveil et réfrénerait ses tendances au vagabondage.
En fait, indépendamment de ses sautes d'humeur et de ses escapades, lorsque des chiens divagants se présentent, leur « double domestique» est toujours là pour leur faire face. Après une parade d'intimidation, l'ennemi est supposé renoncer. Dans le cas contraire, le chien de protection passe à l'offensive. Les cadavres des agresseurs témoignent de son efficacité. La présence de l'homologue prédateur assurerait l'efficacité du gardien. Cela expliquerait en partie la réaction des premiers expérimentateurs qui «[...], au début, étaient espantés [étonnés] de voir ce que le chien faisait tout seul. Il prenait des initiatives, il travaillait seul [...] et savait ce qu'il avait à faire.» (Pitt)
Après toutes ces années, l'inventivité dont ont fait preuve les éleveurs ne semble pas avoir eu raison des inclinations premières du chien de protection. Pour les éleveurs, on l'aura compris, son efficacité est consubstantielle au risque de prédation. Autrement dit, tant qu'il y a un danger, il effectue sa mission correctement. Mais les choses se compliquent, comme on vient de le suggérer, lorsque la pression est moins forte (ou peutêtre moins régulière). C'est dans ce cas, en fait, que l'on découvre, pour ainsi dire les contre-indications de ce remède: le prédateur, hélas, n'est pas toujours celui que l'on croit. Si son instinct de prédation n'a pas été sérieusement bridé, si les occasions d'assurer ses fonctions diminuent, le chien de protection peut se comporter comme n'importe quel chien et partir en quête d'aventure : jouer avec les poules du voisin, taquiner les chèvres d'à côté.
D'un chien à l'autre, la prédation
Si l'arrivée du chien de protection dans le système pastoral que l'on vient de retracer en bouleverse quelque peu l'équilibre, il nous reste encore à examiner une dernière relation, celle qu'entretiennent deux chiens présents sur l'exploitation: celui de protection et celui de conduite, et leur positionnement respectif. En y regardant de plus près, tout les oppose.
On nous vante le profil ovin du chien de protection - tête et queue basses, oreilles pendantes - au point qu'il nous est possible de l'imaginer en train de brouter ou de chaumer. Par sa robe claire (le plus souvent blanche) il se fond totalement dans le troupeau qu'il ne quitte jamais et dont il est un élément à part entière. Qu'il se tienne au milieu ou en périphérie, il sait se faire oublier. Il semble calme, voire indolent.
Le chien de conduite, au contraire, est de couleur sombre, il a les oreilles dressées, la queue en l'air. Toujours en mouvement, ses fulgurantes accélérations, ses incessants allers et retours autour du troupeau (Dans sa description du dressage du chien de conduite, E. Degois met en garde le berger du risque qu'il y aurait à rentrer avec ce chien dans le troupeau:
«N'entrez jamais dans le troupeau avec lui; outre qu'il risquerait fort d'amener la débandade parmi vos moutons, il prendrait une habitude bien dangereuse pour l'avenir. Le chien doit tourner autour du troupeau, rabattre vers lui les moutons qui s'en écartent, il ne doit jamais le traverser. » [1946]), son tempérament nerveux le rendent immédiatement repérable. Sa présence dans le cheptel ne dure que le temps qu'exige son travail. Après quoi, il reprend sa place au pied de son maître et quitte les lieux avec lui.
La nature même de leur fonction est diamétralement opposée: l'un s'impose par sa présence. Il est le substitut de son maître. Il est autosuffisant, et son efficacité ne dépend d'aucun ordre. À l'inverse, la présence du chien de conduite ne suffit pas à le rendre efficace; il ne travaille que sur les injonctions de l'éleveur, il est avant tout un outil de travail.
Son rapport au maître s'oppose à celui du patou : une étroite proximité pour l'un, une distanciation maximale pour l'autre. Il en est de même en ce qui concerne le rapport au troupeau: l'attention du chien de conduite est dirigée vers le troupeau, alors que celle du chien de protection se porte sur toute éventuelle menace extérieure. De plus, comme l'éleveur utilise l'instinct de prédation du chien de conduite, s'il n'intervient pas, l'animal pourrait mordre les brebis. L'éleveur le réfrène ou l'encourage à pincer une brebis, et travaille sur la retenue. L'instinct de prédation du chien de protection est supposé avoir été bridé (même si c'est de façon partielle comme on vient de le voir) ; l'animal agit seul, intimide et, en dernier recours, se bat pour défendre le troupeau.
Par sa seule présence, le chien de protection modifie la gestion du troupeau. S'il tolère l'activité de son collègue, il n'est pas question de laisser le chien de conduite pénétrer dans le troupeau, l'éleveur le sait. Le travail du chien de conduite est limité, dans l'espace, à la périphérie du troupeau; son intrusion éveillerait immédiatement l'attention du gardien, qui ne manquerait pas de l'en faire sortir. Loin de se nouer sur le mode sympathique, les relations qu'entretiennent les deux chiens sont plutôt marquées par l'évitement: tout au plus le chien de protection tolère-t-il la présence du chien de conduite, lequel a tendance à faire peu de cas du premier. Tout laisse penser que, en l'absence de l'éleveur, le chien de conduite ne pourrait approcher le troupeau. Il est un intrus parmi les intrus.
Si par sa couleur, son comportement, son tempérament et par son travail, le chien de conduite ressemble' à un prédateur, il est, face au patou et au chien errant, une proie éventuelle. Il en va tout autrement pour le chien de protection: sa ressemblance avec les brebis est remarquable, il se comporte à leur égard comme un congénère. Mais ne nous y trompons pas, on a affaire à un véritable leurre qui peut tromper un adversaire. Ce chien a une silhouette ovine et il peut, quand il le juge utile, se « métamorphoser» en prédateur de prédateur, notamment face aux chiens errants et aux chiens de conduite. On pourrait se demander si la ressemblance entre les chiens errants et les chiens de conduite ne trompe pas le chien de protection. En traversant le troupeau, le chien de conduite prend le risque de se faire dévorer.
De la liminalité du chien de protection
En examinant les modalités inhérentes à la reconstruction du système domesticatoire dans lequel s'inscrit le chien de protection, on a constaté qu'il s'insère dans un vaste paysage où protection et prédation ont partie liée.
Les éleveurs évoquent de façon récurrente la position liminale (à la limite) (nécessaire et donc entretenue, on le sait) du chien de protection: l'un reconnaît que sa chienne est « presque sauvage et méfiante », l'autre qu'il « a du mal à l'arrêter [quand elle est lancée sur un intrus] », le troisième « qu'il ne peut pas trop l'approcher». Les difficultés qu'ils ont à maîtriser leur chien de protection nous éclairent sur leurs représentations du chien idéal: «Il faut quand même qu'il ait du tempérament. Celui qui obéit trop, finalement il sera moins actif [contre l'agresseur].» (Carrière)
Rien d'étonnant, en dernière instance, à ce que ce chien, dont on encourage l'esprit d'initiative, finisse par prendre des libertés. D'autant que ce qu'on lui demande est de remplacer son maître : «Pratiquement inobéissant, ce chien est capable de vivre au milieu des brebis, sans aucun contact avec l'homme.» [Landry, 1998]
Précisons que son homologue, le chien de conduite, dont l'instinct de prédation est toujours aiguisé, peut tout aussi bien l'accompagner dans ces escapades « ensauvageantes» et être, lui aussi, responsable de dégâts. Cette situation que l'on pourrait imaginer peu fréquente - le chien de conduite travaille aux côtés de son maître et a donc peu d'occasions de lui fausser compagnie - est pourtant assez courante.
Face au pragmatisme des éleveurs, l'évaluation des zootechniciens français est bien plus idéaliste. Identifiée à partir de l'expérience des «pionniers», elle repose sur la triade loyauté, fidélité et pacifisme, qualités qui sont loin d'être définitivement acquises. Bien que ces critères d'évaluation décrivent uniquement l'attitude du chien, ils découlent de la réussite de chacune des phases d'installation que j'ai précédemment exposées.
Cependant, on sait que, si le système de protection semble aujourd'hui opérationnel, son fonctionnement requiert, de la part de l'éleveur, une vigilance de tous les instants et des compétences qu'il a acquises sur le terrain.
Le système repose donc sur un équilibre précaire puisque les termes qui le composent sont structurellement interdépendants. Il suffirait en fait d'une défaillance du propriétaire ou d'une diminution des sollicitations extérieures pour que l'ensemble se désagrège (et avec lui la pertinence quelque peu optimiste de la triade). Mais tant que les dégâts disparaîtront, tous feront, contre mauvaise fortune, bon cœur.
Du devenir de cette pratique
L'ambiguïté intrinsèque, affectant à la fois la perception et la représentation du chien errant, va donc de pair avec l'ambiguïté «congénitale» du chien de protection (même si son statut reste toujours strictement domestique). Mais, avant de tirer les conclusions anthropologiques de cette double ambivalence, encore faut-il évoquer les autres contextes discursifs (les écrits des zootechniciens et des journalistes) et repérer les enjeux idéologiques qui accompagnent l'installation de ce chien, lequel est quelque peu idéalisé, comme on commence à le comprendre, mais pour de nobles raisons.
Des discours, des destinataires et des enjeux
Toutes les revues destinées au monde pastoral
- font la promotion du chien de protection,
- vantent les mérites de la nouvelle méthode,
- examinent les avantages de chaque race,
- abordent les questions pratiques concernant l'installation et l'utilisation de cet animal.
Ce message promotionnel, bien qu'essentiellement adressé aux éleveurs, vise aussi d'autres milieux plus ou moins directement intéressés par les chiens de protection. Je pense aux adeptes du tourisme vert pour lesquels on insiste sur la non dangerosité de ces chiens:
«Le chien n'est jamais agressif vis-à-vis des personnes étrangères, ce qui est tout de même rassurant pour les propriétaires, dans des zones où le troupeau est au contact des touristes par exemple. » [Pelzer]
Or, nous l'avons vu, un chien de protection qui s'approprie le territoire du troupeau peut chercher à le défendre coûte que coûte; tous ne distinguent pas à tout coup les intentions d'un intrus, homme ou animal (Les promeneurs, avec ou sans chien de compagnie posent de sérieux problèmes. Le chien de protection peut les ressentir comme des intrus et s'ils ne rebroussent pas chemin, il peut s'en prendre à eux).
Usagers de la nature, les chasseurs sont eux aussi concernés par ces propos réconfortants. Ce ne sont pas les quelques chiens qui délaissent le troupeau pour gambader après un chamois qui pourraient mettre le gibier en péril. D'autant qu'à chercher un vrai gêneur, on aura tôt fait de se tourner vers les chiens de chasse dont la présence peut devenir un problème pour l'éleveur: «Nous, on a pris les chiens à cause des chiens de chasse. En période de chasse au sanglier, on a une dizaine d'équipes dans le secteur avec un total d'une centaine de chiens. » (Briant)
Est visé aussi un autre lectorat: les écologistes, même s'il n'est pas besoin de prêcher le bien-fondé de cette nouvelle méthode auprès des protecteurs de la nature (Pour qui «la "part du loup" doit être internalisée au terme d'une approche patrimoniale intégrée» [1996, La lettre du hérisson]), déjà convaincus par le caractère « écologiquement correct » de ce mode de protection dont ils font l'éloge dans leurs revues.
Le soutien dont témoignent les journaux spécialisés des défenseurs de la cause environnementale en faveur du chien de protection est contemporain de l'arrivée des premiers loups italiens en France. Ce nouveau mode de garde est, aux yeux des écologistes, un excellent moyen de permettre au troupeau et au prédateur de cohabiter: « Le loup appelle les bergers à renouer avec les gestes ancestraux. Il ne s'agit pas de vivre à nouveau comme autrefois mais de réapprendre les techniques pastorales permettant de travailler en présence du loup: utilisation de chiens de protection.» (La lettre du hérisson : Manifeste pour la protection du loup).
Il semble, par ailleurs, que ce soutien inconditionnel n'est pas forcément du goût de l'Institut de l’Elevage, qui craint que l'argumentaire écologiste ne tente de récupérer le chien de protection en faveur des loups : «Je ne vois pas comment le loup et la brebis peuvent cohabiter car rien ne prouve que le chien soit efficace contre les loups. En plus, la question du loup dépasse largement celle du chien. Je trouve inacceptable d'utiliser le chien de protection comme alibi pour dire que les loups ont leur place. » Ces propos ont été tenus par la responsable du dossier «Chiens de protection» de l'IE lors d'un entretien en juillet 1998.
Nous avons vu que le système de domestication centré sur l'action du chien de protection apparaît, non comme l'addition d'éléments, mais comme un ensemble de relations fonctionnelles reliant chacun des termes entre eux.
Dès l'instant où une pièce du système fait défaut, c'est le système lui-même qui devient caduc. Pour le reconstruire, il faut réapprendre les techniques de «fabrication» du chien de protection qui comme l'écrit A. Leroi-Gourhan à propos de l'outil «n'existe que dans le cycle opératoire».
Décider de lutter contre un prédateur comme le chien errant impose nécessairement, et dans le même temps, de réintroduire tout le système, à savoir l'ensemble complexe de techniques, de savoir-faire, de représentations et j'ajouterai, de mécanismes de transmission intergénérationnelle.
Le système domesticatoire du chien de protection prend donc tout son sens une fois resitué dans le contexte de la prédation auquel, vraisemblablement, il doit son efficacité et sa raison d'être.
Loin d'être un état définitif, ce système est toujours « in progress » : la perméabilité des deux mondes se révèle à nous, comme si la domestication n'était jamais totalement acquise. On pourrait conclure par la célèbre question posée par les Latins: « Quis custodet custodes?» (« Qui garde les gardiens ? ») Ce n'est pas le maître à lui seul, ce n'est pas non plus la sélection génétique à elle seule, ce n'est pas le dressage, mais leur dialectique. Une dialectique qui, pour se mettre en place, nécessite quand même un prédateur.
Article paru dans Ethnologie Française (Revue de la société d’Ethnologie française publiée par le Centre d’Ethnologie Française et le Musée National des Arts et Traditions Populaires avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique et de la Direction des Musées de France (n°3 – 2000 : pages 459-73). ISBN 2 13 050693 3 /ISSN 0046-2616
Chronologie de l'opération « Chiens de protection»
- Tout commence en 1982 quand des éleveurs ovins du Massif central et de la Lozère à l'Institut technique ovin et caprin (ITOVIC) lancent un appel à propos des problèmes de prédations dues aux chiens errants. René Schmitt (alors technicien pastoral à l'ITOVIC) leur propose d'installer, à titre expérimental, des chiens de protection dans les troupeaux. Cette technique de garde est inconnue d'eux tous. Le programme « Chiens de protection. est lancé et débute avec une quinzaine de jeunes patous venus de la vallée d'Ossau.
- En 1988, l’ITOVIC achève une enquête sur l'intérêt de l'utilisation de ces chiens auprès de quatorze éleveurs chez qui des chiens de protection avaient été installés.
- Parallèlement au suivi de ces quatorze patous, un recensement des prédations est réalisé sur cinq départements de la région Rhône-Alpes.
- En 1989, l'APAP (Association pour la promotion des animaux de protection), qui compte aujourd'hui une soixantaine d'adhérents, est créée autour d'une quinzaine d'éleveurs. Son objectif est d'approvisionner les éventuels demandeurs en chiens vaccinés et répertoriés.
- En 1991, une centaine de patous sont déjà au travail. Cette rapide augmentation incite l'lE à mettre en place un fichier des chiens avec leur souche d'origine identifiée afin d'éviter certaines dérives génétiques dues à l'accouplement de chiens d'origine douteuse.
- En 1992, Joël Pitt est détaché pour s'occuper du programme « Chiens de protection. une trentaine de jours par an à l'IE.
- En 1993, un nouveau dispositif appelé « Chiens de six mois. est proposé avec le placement de onze nouveaux patous, programme qui est abandonné quelques années plus tard car il pose des problèmes techniques et se révèle coûteux.
- En 1993-1994, le Parc national du Mercantour contacte l'IE pour une demande d'expertise de l'exploitation d'un éleveur de Vésubie qui supporte de nombreux dégâts de loups sur son troupeau. Les résultats de l'expertise conduisent à l'installation de deux chiens de protection dans le troupeau pour lutter contre les loups (et non plus contre les chiens errants).
- En 1995, une étude du RACP (Réunion des Amis des chiens des Pyrénées) se penche sur la capacité des montagnes des Pyrénées à remplir la fonction de protection. Quatre montagnes des Pyrénées sont installés chez des exploitants ovins. L'étude reconnaît le peu d'intérêt de ces animaux, issus du RACP, à occuper une fonction de protection.
- Parallèlement au travail de l'IE, Artus installe des chiens de protection en Pyrénées dans les zones prévues pour la réintroduction des ours slovènes.
- En 1995, Artus devient membre de l'Association pour la Promotion des chiens de protection. L'association Artus (et non l'APAP) assure la promotion des chiens contre les dégâts d'ours dont la DIREN de Midi-Pyrénées et assure le financement grâce au programme LIFE. Dans le cadre de ce programme, la DDAF des Alpes-Maritimes assure l'installation de chiens de protection contre les prédations de loups.
- En 1995, un observatoire des prédations sur ovins est mis en place par l'IE, reposant sur la collaboration des fédérations départementales ovines. Une vingtaine de départements sont sollicités pour recenser les attaques. La première année, seules huit fédérations répondent à l'appel et déclarent cent trente-deux sinistres avec un millier d'animaux attaqués - par ailleurs, on sait qu'environ dix mille bêtes sont tuées chaque année. La faible motivation des fédérations départementales ovines à collaborer conduit à la suspension de ce programme ambitieux.
- En 1998, après deux années d'interruption des financements du ministère de l'Agriculture, le programme « Chiens de protection» redémarre avec pour premier objectif un recensement de tous les chiens de protection placés sur le territoire français afin d'identifier les souches d'origine.
- Aujourd'hui, l'APAP estime à plus de cinq cents le nombre de chiens installés en France sur trois cent cinquante exploitations environ (à peu près cent cinquante individus en Mercantour et une vingtaine en Pyrénées).
Sophie Bobbé
INRA-STEPE - 2000
65, boulevard de Brandebourg 94204 Ivry-sur-Seine
Sophie Bobbé est ethnologue et chercheur associée au Centre d'Etudes Transdisciplinaires Sociologie, Anthropologie, Histoire - 22 rue d'Athènes 75009 Paris. (CETSAH) Elle a publié de nombreux textes (thèses, recherches) sur le thème du pastoralisme, des grands prédateurs et des animaux de protection des troupeaux