Article paru dans le numéro 275 de mars 2005 de la revue Gend'Info, une revue interne à la gendarmerie. Ce document raconte ce que les gendarmes ont vu et les témognages qu'ils ont recueillis auprès du groupe de chasseurs après la battue qui a aboutit à la mort de l'ourse Cannelle.
Lundi 1er novembre 2005
Le lundi 1er novembre, peu après midi, la dernière représentante des Ursus Arctos est tuée par un chasseur dans la vallée d’Aspe, (Pyrénées-Atlantiques). L’émoi est énorme. Les médias envahissent la zone. Pour éviter la crise, les gendarmes doivent éclaircir au plus vite les circonstances de la mort de l’ourse.
Fin d’après-midi. Le téléphone sonne à la brigade de gendarmerie de Bedous. A l’autre bout du fil, un chasseur : « Nous avons dû abattre un ours. » Les gendarmes sont consternés : ici en vallée d’Aspe, les gens sont attachés à un patrimoine dont l’ours fait partie. Si de la défiance persiste à l’encontre de l’animal, elle s’accompagne d’un respect tout aussi traditionnel. Quoi qu’on en dise, les chasseurs du cru n’échappent pas à la règle. Que s’est-il donc passé ?
Aux dire du chasseur [NDLB : René Marquèze], l’animal a été abattu sur les hauteurs d’Urdos, avant de tomber dans un ravin très escarpé. La nuit ne va pas tarder et le lieu est dangereux. Les gendarmes doivent se hâter pour rejoindre le plateau désigné par les chasseurs. Après une bonne heure et demie de marche rapide, une masse de vautours tournoyants les aident à localiser l’ours. Sa dépouille gît près de 200 mètres en contrebas du plateau. A peine quatre heures se sont écoulées depuis la mort de l’animal, il n’en reste que la peau et les os. La nuit tombe, les militaires doivent maintenant redescendre. Soucieux de préserver les indices restants, le gendarme ... dépose sa couverture de survie sur la dépouille.
Au loin, les gendarmes perçoivent la complainte d’un ourson : ils comprennent alors que la carcasse n’est autre que celle de Cannelle, dernière ourse femelle des Pyrénées. Le drame prend une proportion plus tragique encore. En descendant du plateau, les gendarmes mesurent les effets potentiels d’un tel événement. Pour les protecteurs de la nature, le scénario est tout tracé : le méchant chasseur aura abattu l’ours. Pour les détracteurs de l’animal, sa dangerosité aura motivé l’acte. Il faut à tout prix que rapidement la vérité l’emporte sur la rumeur.
Préserver Cannelle, protéger la presse
Le lendemain matin, les gendarmes reçoivent les dépositions des six chasseurs. La brigade de recherches d’Oloron-Sainte-Marie commandée par l’adjudant-chef ... est chargée des constatations. Toute l’unité composée des MDI-chefs ... et des gendarmes ... est mobilisée. L’homme qui a tiré sur l’ourse les accompagne sur le plateau pour une matérialisation de la scène.
Entre-temps, l’information s’est répandue comme une traînée de poudre et les représentants de plusieurs médias ont eux aussi empruntés le sentier qui mène au plateau, sans se rendre compte du danger qu’ils courent. « Sur place, il y avait énormément de journalistes. Nous avons dû établir un bouclage de la zone pour laisser travailler nos enquêteurs sur les constatations et éviter que des accidents se produisent. Cela a nécessité des services de surveillance sur Bedous », confie le capitaine ... commandant la compagnie d’Oloron-Sainte-Marie.
Pour éviter que des photographes ne s’approchent du ravin, les gendarmes leur promettent de leur présenter la dépouille une fois les constatations terminées. Finalement, les restes de l’animal sont remontés du gouffre par hélicoptère. Comme promis, il fera une halte sur le plateau pour que les journalistes photographient Cannelle avant de se diriger vers l’école vétérinaire de Toulouse. C’est là que le MDL-chef ..., technicien en identification criminelle, s’occupera de son autopsie avec l’aide d’un expert balistique et du vétérinaire qui avait travaillé sur l’enquête de l’ours Melba en 1977. Le résultat de cette autopsie et les constatations effectuées incitent les enquêteurs à privilégier l’hypothèse de la légitime défense.
Génèse
«Sur les hauteurs escarpées d'Urdos, six chasseurs préparent une battue aux sangliers. Le rabatteur, accompagné de plusieurs chiens, traque le gibier. Les cinq autres sont en poste d'observation.
C'est alors que le premier chien se fait attaquer par l'ourse Cannelle, qui veut protéger sa progéniture. Surpris par cet assaut, le rabatteur reconnaît tout de suite la femelle et son ourson. Il tire en l'air pour les faire fuir. L'ourse recule avant de procéder à une deuxième attaque vers de même homme. Il jette sa veste sur la gueule béante de l'animal et tire une nouvelle fois en l'air.
Apeurée, Cannelle remonte la pente vers le chasseur posté au sommet de la montagne, au bord du précipice. L'ourse va l'attaquer à trois reprises et le pousse de plus en plus dangereusement vers le ravin. Il se réfugie sur un arbre surplombant le précipice et y reste 45 minutes. C'est en rejoignant le sentier qu'il est une nouvelle fois attaqué. La dernière charge de Cannelle vers le chasseur sera fatale à l'animal.»
La réputation de l’animal
Généralement pacifique, l’ours reste encore aujourd’hui précédé d’une réputation d’animal nuisible et dangereux. Chassé jusqu’en 1958, ce carnivore subit les battues administratives jusqu’en 1969. En janvier 1972, il est classé espèce protégée. En 1994 et 1997, les ours Claude et Mellba sont abattus à Borce et en Haute-Garonne. Il ne reste aujourd’hui plus qu’une quinzaine d’ours bruns dans les Pyrénées. Cannelle était la dernière descendante de la race Ursus Arctos Arctos (ours de souche des Pyrénées).
Revue GEND'info n° 275 de mars 2005 - Pages 10 et 11













