France Nature Environnement publie sur son site un argumentaire permettant de luter contre les idées reçues sur le loup en France. Le but de cet argumentaire n'est pas de nier la contrainte supplémentaire que représente le loup pour l'élevage.
FNE persiste à dire que le retour de ce grand prédateur doit s'accompagner de la prise en charge, par l'Etat, des mesures de protection des troupeaux. Cependant, l'impact de cette présence doit être relativisé et ne pas masquer les autres problèmes de l'élevage ovin qui, ne l'oublions pas, persisteraient même sans loups... Le " loup bouc-émissaire " existe : il représente un levier politique fort confortable pour certains syndicats agricoles et pour des élus démagogues et opportunistes.
Voici l'occasion de passer en revue les principales critiques faites à la présence du loup en France, après avoir répondu à la question clé : Pourquoi le retour du loup pose-t-il tant de problèmes en France ?
POURQUOI LE RETOUR DU LOUP POSE-T-IL TANT DE PROBLÈMES EN FRANCE ?
Tout d'abord, parce que ce retour s'effectue après plus d'un demi-siècle d'absence. Entre temps, les éleveurs se sont habitués à de nouvelles pratiques pastorales et les gestes ancestraux permettant de garder un troupeau en présence de grands prédateurs ont été oubliés (ou négligés par souci d'économie), à l'inverse de pays comme l'Italie ou l'Espagne où le loup n'a jamais disparu. Ensuite, parce que le loup fait son retour dans un contexte fort difficile pour l'élevage ovin : il est la goutte d'eau qui fait déborder le vase ! De plus, le loup est un animal diabolisé. La peur du loup apparaît avec la christianisation : pour la religion de l'agneau, le loup devient l'incarnation du mal. Aujourd'hui encore, notre représentation de l'animal est irrationnelle et sans commune mesure avec la réalité. Le retour de cette espèce exterminée par l'homme semble ressenti comme un camouflet, d'autant plus que beaucoup d'opposants au loup sont persuadés qu'il ne s'agit pas d'un retour naturel mais d'une présence imposée par les " écolos citadins "...
SI LE LOUP A ÉTÉ ÉLIMINÉ PAR NOS ANCÊTRES, C'EST QU'ILS AVAIENT DE BONNES RAISONS
L'histoire nous prouve, hélas, que nos actions passées ne sont pas une référence - loin s'en faut - et ne nous honorent pas forcément... Dans ce cas précis, le contexte socio-économique actuel n'a plus rien à voir avec celui des siècles passés. Aujourd'hui, l'élevage est subventionné à plus de 50 % et le bétail tué par le loup est largement indemnisé ce n'était pas le cas du temps de nos ancêtres et la prédation du loup sur un petit élevage familial pouvait, il est vrai, poser de vraies difficultées à une famille de paysans. S'ajoutait à cela, les peurs et les croyances populaires sur le loup dont on sait maintenant qu'elles n'étaient pas fondées. Le montant des primes attribuées pour chaque loup tué justifiait aussi grandement la vindicte paysanne : à la fin du 19e siècle, une prime équivalait à un mois de travail d'un paysan... de quoi trouver tous les défauts du monde à ce pauvre loup
LE LOUP MET EN PÉRIL LE PASTORALISME
Chaque année, la perte de 1000 moutons environ est imputée au loup. Parallèlement, et toutes causes confondues (chiens, maladies, foudre, dérochements, vols à l'alpage), on estime à 500 000 les moutons tués ou perdus annuellement (5 % du cheptel national). Le loup est une contrainte de plus pour les éleveurs et les bergers mais il est seulement l'arbre qui cache la forêt. L'élevage ovin doit faire face à des difficultés bien plus importantes.
- Le contexte économique : la filière ovine, confrontée à la mondialisation des marchés et à la baisse régulière des cours de la viande ovine, connait une véritable récession. Les éleveurs français subissent une très forte concurrence de la Nouvelle-Zélande et de la Grande-Bretagne (celle-ci compte 40 millions de moutons contre 10 millions pour la France). La production française est en baisse depuis 20 ans et ne couvre plus que 40 % de la consommation totale de viande d'agneau (60 % de la consommation nationale sont donc importés). Sans les primes, qui représentent plus de la moitié du revenu des éleveurs, l'élevage ovin ne serait plus rentable. D'où la disparition progressive du métier de berger dont le coût ne peut plus être supporté par les petits éleveurs.
- Le contexte sanitaire : s'il est vrai qu'en 5 ans, de 1993 à 1997, la mort de 5000 brebis a été imputée au loup, durant ce même temps, les maladies ont provoqué bien plus de dégâts dans les troupeaux. La seule brucellose ovine (maladie transmissible à l'homme) occasionne chaque année, en France, l'abattage de milliers de moutons contaminés. En 1996 : 19 556 ovins abattus ; en 1997 : 13 500 ovins abattus. Ce qui est un progrès puisqu'en 1992, la maladie avait atteint 33 000 moutons. Le traitement de cette maladie a un coût pour la collectivité : 43,5 millions de francs en 1996. Les brebis abattues sont remboursées 420 F à l'éleveurs En cas d'attaque de loup, la moyenne des indemnisations est de 1 1 80 F par animal.
- La brucellose n'est pas la seule maladie de l'élevage, on peut aussi citer la tremblante ou l'agalactie contagieuse (4500 brebis abattues en 1993 dans les Pyrénées). Cet impact est sans commune mesure avec celui du loup mais il n'est pas apprécié de la même manière... François Mouton, vétérinaire, remarque "qu'il serait dommage que l'énergie développée contre la présence du loup se fasse au détriment des actions sanitaires, nettement plus chères pour la société".
- Les chiens errants : le problème posé aux troupeaux - et à la faune sauvage - par les chiens en divagation (en France, il n'y a quasiment pas de chiens ensauvagés) est permanent et propre à toutes les régions. En extrapolant les études menées dans certains départements, on évalue entre 100 000 et 200 000 le nombre de moutons tués tous les ans par des chiens. Cependant, la façon d'estimer l'impact du loup, comparativement à celui des chiens, est influencé par notre imaginaire, l'inconscient collectif et notre relation à la nature. La France enregistre chaque année, en moyenne, 200 000 cas de morsures de chiens sur les humains et il n'est pas rare que des enfants soient tués. On ne met pas à mort pour autant tous les chiens ! En revanche, quand le loup tue quelques centaines de moutons (destinés à l'abattoir), on demande son éradication... Deux poids, deux mesures.
LA PRÉVENTION NE SERT À RIEN, II. EST IMPOSSIBLE DE PROTÉGER LES TROUPEAUX DES ATTAQUES DES LOUPS !
C'est faux. De nombreux exemples dans le monde entier prouvent le contraire (Italie, Espagne, Europe de l'Est, Nord Ouest des Etats-Unis, etc). Dans le Wyoming et le Montana, par exemple, les éleveurs travaillent en présence de nombreux prédateurs : grizzly, loup, puma, coyotte... et obtiennent d'excellents résultats grâce au gardiennage des troupeaux et aux chiens de protection. Depuis 1993, la protection des troupeaux a grandement évolué dans le Mercantour et a démontré son efficacité -, les attaques sont en baisse constante depuis 3 ans. Mais il reste encore des troupeaux non protégés sur lesquels le loup reporte ses attaques : sur 80 troupeaux concernés par la présence du loup, 4 concentrent 45 % des brebis tuées dont 24 % sur un seul troupeau. Rappelons que la protection des troupeaux est prise en charge par l'Etat et l'Europe (chiens patous, aides-bergers, clôtures électrifiées, etc) et que le gardiennage permet non seulement d'éviter les attaques des prédateurs mais aussi de lutter contre le surpâturage (lire à ce sujet "Les enjeux écologiques du pastoralisme en montagne" paru dans la V.L. n° 2).
LES PATOUS SONT DES CHIENS DANGEREUX, ILS FONT FUIR LES TOURISTES ET ATTAQUENT LA FAUNE SAUVAGE.
On se demande alors pourquoi les chiens de protection des troupeaux sont utilisés avec succès dans le monde entier ! Un patou mis en place dans de bonnes conditions au sein d'un troupeau ne pose pas de problème et ne s'attaque pas à la faune sauvage s'il est nourri correctement (pourquoi ne parle-t-on jamais de l'impact des chiens de conduite sur la faune ?). Une étude menée dans le Mercantour (cf V.L. n' 3) a démontré que ces chiens sont bien acceptés par les randonneurs. Il n'en demeure pas moins que certains touristes doivent apprendre les règles élémentaires de bonne conduite et éviter de traverser les troupeaux. Les chiens de protection sont, avec la présence humaine, la clef de voute de la prévention.
LA PRÉSENCE DU LOUP IMPOSE DES CONTRAINTES INSUPPORTABLES AUX ÉLEVEURS ET AUX BERGERS.
Nous le reconnaissons, c'est une charge supplémentaire mais qui bénéficie des mesures d'accompagnement déjà citées. Chaque métier a ses propres contraintes et doit s'adapter à l'évolution de la société. Cela dit, le retour du loup permet aussi de revaloriser le métier de berger et de créer de nouveaux emplois (aides-bergers, faisant d'ailleurs souvent office de bergers). De nombreux abris pastoraux et cabanes d'alpages, jusqu'alors en ruine, sont aujourd'hui remis en état sur des fonds publics - grâce au retour du loup -, permettant ainsi aux bergers d'être logés plus correctement.
LE LOUP COÛTE TROP CHER À LA COLLECTIVITÉ
La protection de la nature a un prix, comme tout autre chose. Le montant du nouveau programme LIFE-Loup, valable pour l'ensemble des Alpes, est de 24 millions de francs pour 4 ans (incluant indemnisations, prévention, suivi scientifique). A comparer, par exemple, au coût du traitement des maladies de l'élevage. Une contribution de 40 centimes par an et par français permettrait de résoudre le problème de l'acceptation de la présence de certaines espèces en concurrence avec les activités humaines : loup, ours, lynx, grue, castor.. Le coût du traitement de nos déchets est de 1 F par jour et par français. A titre de comparaison : les productions agricoles (majoritairement les céréaliers) bénéficient chaque année de 73 milliards de francs de soutien. Le coût de Superphénix est de la même somme. Le stade de France a coûté 2,7 milliards de francs (20 F par français). Le bugdet de la Bibliothèque nationale de France est de 8 milliards de francs (plus 1 milliard de fonctionnement par an). Etc, etc !... Alors, trop cher, le loup?
LE LOUP VA PROLIFÉRER, IL Y A EN DÉJÀ PLUSIEURS CENTAINES DANS LE MERCANTOUR
Impossible. 4 meutes sont présentes dans le Mercantour, soit une vingtaine de loups. Une cinquième pourrait peut-être s'y installer mais guère plus. Le loup est un animal territorial qui occupe de vastes espaces : 200 à 250 km2. Seul le couple dominant se reproduit une fois par an et moins de la moitié des jeunes parviennent à l'âge adulte. Le loup est capable de pratiquer l'auto-régulation de ses effectifs et d'ajuster sa reproduction aux proies disponibles. Un super-prédateur ne prolifère jamais sans quoi il mettrait en danger ses populations-proies et donc lui-même. La nature est merveilleusement bien faite !
LE LOUP TUE POUR LE PLAISIR ET PROVOQUE DES CARNAGES.
Dans des conditions naturelles, le loup ne tue que les animaux nécessaires à son alimentation et à celle des louveteaux. Mais des cas exceptionnels d'over-killing (selon le terme scientifique) peuvent se produire : le loup choisit ses proies en fonction de critères bien précis, de manière à avoir le plus de chances de réussite possible. Sur une harde de chamois, par exemple, il choisira celui présentant les caractéristiques de la proie idéale (animal affaibli, blessé ou âgé, bref dont les moyens de défense et de fuite sont amoindris). Le problème peut se poser (comme à tout autre prédateur) quand le loup a en face de lui quantité de proies potentielles présentant toutes les caractéristiques de la proie idéale. La prédation peut alors dépasser les besoins alimentaires. Ce phénomène est tout de même assez rare comme en témoignent les statistiques effectuées dans le Mercantour, à partir des attaques sur les troupeaux domestiques : la moitié des attaques tue ou blesse 1 à 2 brebis. Seul un quart des attaques a tué ou blessé plus de 4 brebis. (Source : rapport LIFE-Loup de février 99)
LES LOUPS ONT ÉTÉ RÉINTRODUITS FRAUDULEUSEMENT: LA PREUVE ILS N'ONT PAS PU ARRIVER SEULS DES ABRUZZES !
Archi-faux : le retour naturel est prouvé par les analyses génétiques et par l'étude des mouvements de population des loups italiens. Les loups présents en France ne sont sans doute pas arrivés directement des Abruzzes puisque, depuis plus de 20 ans, on constate une expansion territoriale du loup en Italie. A partir du noyau des Abruzzes (sud de Rome), l'espèce a progressivement recolonisé ses anciens territoires, vers le nord et vers le sud de l'Italie, arrivant ainsi dans les Alpes-Maritimes. Ce phénomène de retour naturel n'est pas propre à la France puisqu'il se produit aussi en Suisse (à partir de l'Italie) ou en Allemagne, à partir des loups présents en Pologne. Le loup est également capable de parcourir d'énormes distances et il n'est pas rare que 70 km soient couverts en 24 h !
LE LOUP N'EST PAS EN VOIE DE DISPARITION: PUISQU'IL EST PRÉSENT DANS D'AUTRES PAYS, IL PEUT ÊTRE ÉRADIQUÉ CHEZ NOUS
Qu'adviendrait-il si chaque pays disait la même chose ???
Extrait de La Voie du Loup de novembre 1999 - France Nature Environnement