Une Interview de Francis Chevillon, éleveur et berger à Esbints
Francis CHEVILLON, pourquoi êtes-vous pour l'ours ? La question qui revient le plus souvent en ce moment c'est l'Ours. Que pensez-vous de l'ours? Pourquoi vous, berger, dîtes-vous que vous êtes pour l'ours?
Francis CHEVILLON : Réponse difficile, il y a plusieurs niveaux.
Fondamentalement, profondément, en tant qu'être humain et pyrénéen je crois que nos montagnes ne seront plus les mêmes; qu'elles perdent un peu de leur magnificence à chaque fois qu'un ours meure. Il est mythe et symbole de notre pays, il en est partie intégrante depuis toujours. Plus concrètement, il est aussi la preuve que nos paysages restent naturels où une biodiversité est encore possible et pas simplement un semblant de nature fait pour et par l'homme.
De façon plus pragmatique: Il y est. Des personnes sur lesquelles moi, berger, n'ai aucun pouvoir ont décidé en 1994 de réintroduire trois animaux de Slovenie. Que faire sinon composer, tente de s'adapter?
Il est vrai que "Monseigneur Martin", bien que n'étant pas carnivore se permet à l'occasion de croquer quelques brebis (une quarantaine/ours/an) et j'aime trop mes animaux pour les perdre de cette façon, alors?
La vraie question qui reste posée est: "A-t-on les moyens d'éviter ces attaques? De tendre vers une prédation minimum acceptable? Maintenant, après cinq ans d'expérience et plusieurs visites de "Moussu", je crois que oui. Si 'on accepte de voir les choses en toute objectivité, au dessus de toutes passions et si tous les interlocuteurs acceptent - eux aussi - que le pastoralisme est un maillon essentiel de l'activité pyrénéenne et ne prônent pas le tout-nature-sauvage au détriment de nos activités quotidiennes d'éleveurs, de berger, de vacher.
Et puis, democracie et honnêteté oblige, il faut bien tenir compte des dizaines de milliers de signatures qui ont afflués sur les sites des "defenseurs de l'ours" quand bien même elles seraient citadines. Je ne vois pas ce que les éleveurs gagneront à se marginaliser encore plus.
Reste à résoudre -- et non à continuer de creuser! -- le fossé qui existe entre la position des politiques, des écologistes, des éleveurs ou des pâtres. Faut-il que ceux qui "savent" décident encore et toujours seuls? L'ours dans cette affaire n'est-il pas le symbole, la "goutte qui fait déborder le vase" des multiples problèmes qui se posent aux éleveurs montagnards: désertification, chute régulière des cours, mondialisation, évolution productiviste de l'agriculture qui entraînent un mal vivre dans les vallées, perte de culture, de références, assistance, primes diverses générant un sentiment de frustration sinon de culpabilité.
Une solution ne serait-elle pas une table ronde, des assises entre les différents interlocuteurs sur le thème "quel avenir pour les Pyrénées?" ou "Quel type de ruralité souhaitons-nous mettre en place?"
Le monde agricole a souvent été caracterisé par son immobilisme, son refus de changement. En cela aussi l'ours dérange. Il est difficile d'admettre l'idée de devoir changer ses pratiques pastorales, et pourtant les pratiques ont déjà plusieurs fois changées. Que de différences entre les fruitières d'antan et la gestion actuelle où l'on trouve un pâtre pour 1000 à 2000 brebis, un vacher pour 100 à 300 vaches! N'y a-t-il pas là matière à réflexion, d'imaginer un partage de la montagne avant que celui-ci soit imposé de l'extérieur avec tous les inconvénients que cela induira automatiquement. Apprendre à partager son lieu; avant il y avait un seul utilisateur: l'eleveur-berger. Maintenant il y a l'eleveur propriétaire des animaux, le pâtre de plus en plus souvent simple salarié, le chasseur quelque fois citadin, les différentes formes de tourisme, les différentes catégories de "techniciens" aux conceptions plus ou moins floues concernant les pratiques environnementales de gestion de l'espace, les écologistes plus ou moins integristes etc...
En guise de conclusion provisoire quelques questions: Un vrai débat est-il possible? A-t-il jamais eu lieu? C'est (me semble-t-il) de concertation dont on manque le plus. J'espère que ces quelques lignes feront progresser la réflexion, que l'on arrivera un jour à réunir de façon positive les naturalistes, les pastoraux, les représentants de l'Etat, les politiques et que les rêves commenceront à s'ancrer dans une réalité acceptable pour tous.
Juillet 2000