Par Claude-Marie Vadrot
Président de l'association des Journalistes pour la Nature et l'Ecologie
Pola de Somiedo, le 7 novembre 2004
Un loup, deux loups, une ourse, un ours, une ourse… Puis un jour plus rien. La biodiversité du territoire français finira par ressembler à celle des gens que nous avons élus : tendant inexorablement vers zéro. Comme le dit Nicolas Hulot (1) les parlementaires se moquent de la vie sauvage et profitent des événements qui endeuillent le monde à grands bruits, pour adopter nuitamment, l'œil rivé sur quelques groupes de pression et sur leur prochaine ré-élection, les ministres tournant pudiquement le dos, des amendements " indignes ".
Ici, dans le Parc naturel de Somiedo, au cœur de l'Asturie, que je viens de parcourir depuis la mort de Cannelle, on ne comprend pas comment " vous avez pu laisser faire cela ". Dans toutes les montagnes de Cantabrique, tout près de plusieurs grandes villes, vivent entre 90 et 120 ours bruns. La majeure partie fréquente le parc de Somiédo qui n'est même pas un parc national. Simplement un parc naturel créé en 1988 par la Région autonome des Asturies. Pas pour protéger les ours, mais pour améliorer une protection qui existait déjà. Sans relâche, dans une montagne difficile à parcourir et où vivent 1600 personnes, les gardes du parc veillent sur les ours sans se mêler de leurs affaires. Ils s'occupent aussi des loups dont il faut quand même rappeler qu'ils sont plus de 2000 dans tout le Nord de l'Espagne. Sans que cela débouche sur une révolution.
Chaque été, les troupeaux des brebis transhumant depuis l'Extremadura, débarquent sur les estives de Somiédo, sans que les bergers crient en permanence au loup. Il est vrai que chaque berger vient avec de gros chiens spécialisés dans la protection contre les prédateurs.
(...)
Est-ce à dire que tous, les bergers des moutons comme ceux des vaches " adorent " les ours et les loups ? Non, mais ils disent " on fait avec, on se défend en respectant la loi, ils font partie de notre vie, de nos problèmes ". Sans le savoir, ils reprennent à leur compte une célèbre affiche du dessinateur Reiser : " on ne vous demande pas d'aimer les animaux, mais simplement de leur foutre la paix ! ". Et si l'on poursuit la conversation, avec la certitude de ne jamais se faire insulter quand on évoque la protection de l'ours et du loup, ils ajoutent : " et nous profitons tous de l'attrait touristique suscité par l'ours et le loup.
Aujourd'hui, les troupeaux sont plus importants qu'il y a vingt ans ". Il y a vingt ans l'immense commune de Somiedo, plus de 40 000 hectares, comptait une dizaine de " lits touristiques ", il y en a aujourd'hui un millier. Et Stéphane, un Français installé depuis 17 ans, vend son miel avec une photo d'ours sur les pots. Comme d'autres. Au bourg de Somiedo, les deux boutiques vendent des T-shirts ornés d'une tête de loup ; l'été, des guides promènent des randonneurs pour qu'ils écoutent leurs hurlements nocturnes. Et sur l'ordinateur du directeur du parc, il est facile de constater que, comme ailleurs (en France par exemple…), les remboursements aux agriculteurs pour les dégâts provoqués par les cerfs et les sangliers sont en moyenne dix à quinze fois supérieurs à ceux des ours et des loups.
La chasse ? Oui, elle se pratique dans le parc. Mais dans 90% de son territoire, les battues sont interdites. Quand elles sont autorisées, elles doivent être accompagnées par un garde du parc. Et, de façon plus générale, nul ne peut chasser sans être suivi par un garde. Et si, dans le reste de la province d'Asturies, une ourse est accompagnée d'un petit, la chasse est immédiatement suspendue…
Incroyables ces Espagnols d'Asturie, n'est-ce pas ?
Nos pauvres parlementaires, excités par le ministre de l'Agriculture Hervé Gaymard et - entre autres - le copain de Sarkozy, Christian Estrosi, ne voient même pas, non pas l'intérêt de la biodiversité, ne rêvons pas, mais simplement celui de leurs communes ou de leurs départements.
Ce ne sont pas une poignée de chasseurs attardés ni une autre poignée de bergers excités par des politiques III ème République et quelques gros éleveurs qui assureront la survie économique des zones rurales dont beaucoup de députés et sénateurs sont les roitelets dérisoires.
Ah, oui, le ministre de l'Ecologie, au fait ? Disons qu'on le plaint, sincèrement, très sincèrement , comme on a pu plaindre Voynet. Avec sa chasse au loup et à l'ours, il a mis fin, comme le Président, à une chasse aux Verts qui pouvait passer pour prometteuse.
Mais, bon 2000 ou 3000 personnes pour protester dans les rues de Paris dimanche, il n'y a pas de quoi pavoiser ni de persuader les parlementaires d'être moins cons.
Ce qui me console -un peu- c'est que samedi matin, j'ai vu un ours en train de grignoter des châtaignes...